Albert COHEN Belle du Seigneur
Pour
faire la peau à Albert COHEN (1895-1981) Belle du Seigneur, commençons par
un petit extrait : "Dans sa chambre, l’habituel cérémonial. Porte fermée
à clef, volets fermés, rideaux tirés, boule de cire pour supprimer les bruits
du dehors, tous les bruits de non-amour. La lampe de chevet allumée, elle
s’étendait sur le lit, arrangeait l’oreiller. Non, ne pas lire encore, faire
durer le plaisir. Voir un peu l’enveloppe d’abord. Belle enveloppe solide,
sans l’affreux doublage intérieur. Très bien. Et il avait collé le timbre
soigneusement, pas sens dessus dessous, tout droit, juste au bon endroit,
avec amour voilà. Oui, parfaitement, c’était une preuve d’amour. Elle regardait
la lettre de loin, sans la lire. Ainsi lorsqu’elle était une petite fille,
elle considérait le biscuit Petit Beurre avant de manger. Non, ne pas lire,
attendre encore. Elle est à ma disposition, mais il faut que je meure d’envie
de la lire. Regardons un peu l’adresse. Il a pensé à moi en écrivant mon nom,
et parce qu’il a dû mettre madame qui fait honorable, décent, il a peut-être
pensé par contraste à moi nue, si belle, qu’il à vue de tous les côtés. Maintenant
regardons un peu le papier, mais du côté pas écrit. Papier très beau, japon
peut-être. Non, le papier ne sent rien. Il sent la netteté, la propreté absolue,
un papier viril, voilà. Soudain, elle n’en pouvait plus. C’était alors une
lecture minutieuse et lente, une étude de la lettre, avec des arrêts pour
méditer, pour se représenter, les yeux fermés, et sur les lèvres un sourire
un peu idiot, un peu divin."
Mais comment expliquer cette étrange fascination des femmes pour ce roman
: Belle du Seigneur ? Fascination, le mot n’est pas trop fort ! A les entendre,
il s’agirait là du Grand-Roman-sur-la-Passion-Amoureuse du siècle, un peu
ce que furent les Misérables sur la pauvreté, Germinal sur la mine, Le Voyage
au bout de la nuit sur la guerre, les 120 journées de Sodome sur… Euh, pardon,
je m’égare, voilà. Donc, par quelle bizarre alchimie ce bouquin est-il devenu
l’œuvre culte, le livre fétiche des 82% des femmes peuplant cette planète
(les 18% restant appartenant sans doute aux populations encore non alphabétisées)
? Car enfin, qu’avons-nous là ? Oui, parfaitement, un énorme, énorme ouvrage
que j’ai, par curiosité, puis à cause du harcèlement incessant de mes copines,
commencé et recommencé maintes fois, sans jamais parvenir à dépasser la page
quatre-vingt-dix, et encore, avec moult bâillements, soupirs et agacements…
Soyons clairs, à chaque fois, il me tombait des mains, et comme c’est un très
gros pavé, il me faisait très mal au pied comme disait l’autre. Et pourtant,
avec bravoure, à chaque nouvelle rencontre amicale ou amoureuse, ce fichu
bouquin revenait sur le tapis. Je me disais non, ne pas lire, attendre encore….
Et puis soudain je m’y mettais, voilà. Et rebelote la fois suivante. J’attaquais
à nouveau, dans ma chambre, porte fermée à clé, volets clos (ça évite la lourde
répétition de "« fermé » lignes 1 et 2), la lampe de chevet allumée, m’allongeais
sur le lit, arrangeais l’oreiller (Dieu que c’est lourdingue) et ouvrais finalement
la première page. Non, ne pas lire encore, retarder le moment de l’épreuve.
Et puis si ! Vas-y mon gars, un peu de courage, elle te posera des questions
dessus, te demandera si tu as aimé et, subtilement, tu parviendras même peut-être
à la séduire à l’aide de quelques mensonges doucereux, ou grâce à la technique
brevetée « Solal »… Commence alors une lecture laborieuse et lente de la chose,
avec des arrêts pour se reposer et, sur les lèvres, un sourire un peu vicelard
à chaque lourdeur de style, qui ne manquent pas, une moue ennuyée tout le
long des infinies descriptions des sentiments de l’héroïne, « et je suis si
contente, et comme je suis malheureuse, et il est si beau, et gnagnagna, et
gnagnagna », tout cela entrecoupé d’interminables passages généalogiques,
sans compter la pénible description d’un pauvre type qui travaille à l’ONU,
si ma mémoire est bonne, ou au Crédit Agricole, ou peut-être chez Darty, je
ne sais plus, qu’importe, on sait depuis le début qu’elle va le quitter tant
il est minable, et qu’elle va coucher avec l’autre, dont elle est éperdument
amoureuse, et gnagnagna…
A présent, regardons un peu ce qui arrive, observons le lecteur, car il approche de la page fatidique, la page quatre vingt dix. Il transpire, souffle, s’ennuie. IL meurt d’envie de balancer ce machin aux lignes devenues floues par la fenêtre. Mais non. Elle est fermée et les volets clos, rappelons-le. Il n’en peut plus, il pense aux liaisons dangereuses, aux mémoires de Casanova qu’il a lu maintes fois avec autant de plaisir. Il pense qu’il préférerait, tout compte fait, s’envoyer la Critique de la Raison Pure dans le Texte, sur une plage aoûtienne, en plein cagnard, sans parasol. Ainsi il craque, voilà. Oui, parfaitement, il abandonne, il baisse les bras, ouvre la fenêtre et les volets, ce qui n’est pas pratique lorsqu’on a les bras baissés. Très bien. Une fois de plus, il a perdu la partie, devra mentir, prétendre qu’il a beaucoup aimé, pour faire plaisir. Ou bien non. Il se la jouera Solal, à la provoc, annonçant carrément que c’est nul, gnangnan, pétri de bouffissures stylistiques et d’effets que seuls Philippe Solers ou Christine Angot se permettent encore, et qu’à tout prendre, quitte à s’emmerder en lisant, autant acheter Philippe Delerm ou Christian Bobin, c’est plus court et c’est moins cher, voilà. Il ajoutera, méprisant, que c’est vraiment un bouquin pour les gonzesses. Mais en son fort intérieur, il continuera de se poser l’angoissante, la lancinante question, chaque soir, avant de s’endormir, fenêtre fermée et volets clos : « MAIS QU’EST-CE QU’ELLES ONT TOUTES AVEC CE PUTAIN DE LIVRE ? ? ? ! ! ! »
Albert COHEN (1895-1981) Belle du Seigneur
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