Entretien avec L'Indispensable Tristan-Edern Vaquette, le punk rouge, auteur, compositeur, comédien performer, véritable libertaire et aussi auteur d’un roman " Je gagne toujours à la fin ".

Fabrice Trochet (Le grain de sable) :  Qui est Tristan-Edern Vaquette ?

Tristan-Edern Vaquette : Le premier de la classe qui se fait virer de partout – La preuve ? C’est marqué sur mon dossier de presse.

Qu’est-ce pour toi être subversif ?

Chanter "Legalize ! Legalize !" – non, je déconne. "Qui est de nature à troubler ou à renverser l'ordre social ou politique." (Petit Larousse)

Qu’est-ce qui t’as incité à te lancer dans des spectacles ?

Aucune idée, ma culture est là, j’ai toujours baigné là-dedans et toujours aimé ça (voir des spectacles). Il faut croire que je suis tombé dedans comme une évidence. D’ailleurs, à l’école, petit déjà, je me suis fait virer d’à peu près partout (tout en étant premier de la classe, tu vois, nous y revenons) parce que je faisais sans arrêt le con pendant les cours. Un jour, un prof m’a dit : "Vous ne serez heureux que lorsque vous aurez votre nom sur les murs de Paris !", depuis, j’y travaille.

Où puises-tu ton inspiration ?

La réponse sera aussi bateau que la question : dans la vie, j’imagine comme tous mes collègues, enfin, à l’exception bien sûr de ceux (passablement nombreux) qui n’ont justement aucune inspiration et fabriquent leurs chansons, leurs films, leurs tableaux ou leurs livres en piochant dans le catalogue des thèmes autorisés par le Syndicat Officiel des Professionnels de la Profession : amour, attention on est de retour pour un nouvel album, cocaïne dans les toilettes du Café de Flore, Nike la flic et legalize (nous y revenons), violence urbaine et gros guns dans l’anus, pas cool d’être renoi dans le 9-3…

Après, par rapport à cette "confrontation avec la vie", quels, ou plutôt quel sentiment déclenche en moi l’écriture ? La colère, la rage exclusivement (souvent d’ailleurs en synergie avec la lucidité et donc l’ironie et le mépris). Je suis incapable d’écrire en ayant pour stimuli la joie, le plaisir, le fait d’être amoureux ou tendre ou content d’être là parce qu’il fait soleil et que la montagne est belle (ce que je ne regrette que modérément d’ailleurs, étant plus "client" des Bérus ou de Léon Bloy que de Pascal Obispo et de Barbara Cartland) – c’est grave docteur ?

 

Y'a-t-il un ou des livres qui t’as particulièrement marqué ?

Disons un quinté, dans le désordre : "Splendeurs et misères des courtisanes", de Balzac, le diptyque "L’Imposture" et "La Joie" de Bernanos, "Une Histoire décousue, ou la vie de Rembrandt" de Van Dongen, "La Philosophie dans le boudoir" de Sade, le cycle des "Jeunes Filles" de Montherlant. Allez ! J’ajoute "La Volupté de l’honneur" de Pirandello, dès fois qu’il y ait un non partant.

Qu'est-ce qui t’as donné envie d'écrire ce livre « Je gagne toujours à la fin » ?

D’abord, la conscience que, ayant toujours la même chose à dire, si après des chansons et des spectacles, je passais à une forme complètement nouvelle, ça se verrait peut-être moins (que je répète toujours la même chose). Ils font tous ça d’ailleurs mes collègues, tous les deux ans un nouvel album avec les dix mêmes chansons dont ils ont simplement changé les titres, ou un nouveau roman copie identique du précédent, et tout le monde adore ça : le connu, ça rassure, n’est-ce pas ?

Ensuite, un roman de 330 pages, ça laisse beaucoup plus d’espace qu’une chanson de trois minutes ou un spectacle d’une heure trente, beaucoup plus d’espace pour développer plus largement (ou en aborder d’autres) mes idées, mon "imaginaire" ou ma façon d’appréhender, de percevoir la réalité.

Enfin, essentiellement peut-être, la volonté de m’étonner, de m’épater, d’être fier de moi en progressant, en réussissant un truc que je n’avais jamais fait avant.

Dans ce livre, tu racontes une anecdote à propos de ton expulsion de Radio-France « cinq minutes avant le début d’une émission durant laquelle » tu étais censé assurer la promotion d’un de tes spectacles. Peux-tu nous en dire plus ? Quelles sont les raisons ?

Rien de bien extraordinaire, malheureusement. Une histoire banale de lâcheté et de censure (qu’on a pas le droit de dire que c’est de la censure parce qu’aucun flic ne m’a tabassé au fond d’un commissariat sombre et fasciste et que de toute façon la liberté d’expression est la fierté de la France, Patrie des Droits de l’Homme). Pour te la faire courte, l’animateur d’une émission sur RFI m’avait invité pour faire la promo de l’un de mes spectacles. J’imagine qu’avant la prise d’antenne en préparant l’émission (le souvenir est lointain et je ne suis pas trop homme à ressasser indéfiniment ce genre de désillusions), l’animateur a dû essayer de me "recadrer" sur l’air du "On est tout de même sur une radio d’État, tu comprends bien qu’on ne peut pas tout dire, je compte sur toi pour y aller mollo", et il a dû vite réaliser qu’il était du pire effet de me demander ce genre de choses (Je suis "ingérable", demandez à mon éditrice, elle vous expliquera avec une pointe d’amertume que c’est la raison de l’échec de ma brillante carrière dans le monde merveilleux de la littérature française) et, comme tout bon fonctionnaire lâche à souhait qui se respecte (?), il est allé prévenir illico son directeur d’antenne afin d’être couvert en cas de dérapage. Ledit directeur d’antenne, lui aussi d’un rare héroïsme, m’a alors gentiment signifié que je pouvais rentrer chez moi, que je ne participerais pas à l’émission mais qu’il était bien sûr hors de question de parler de censure pour autant (C’est merveilleux le nombre de fois où je ne me suis pas fait censurer…) La où ça tourne au Grand-Guignol, c’est qu’il s’est cru obligé de me servir le discours : "Nous sommes du même camp, mais si je te laisse t’exprimer pour dire des choses que je partage, bien sûr, les auditeurs vont appeler le CSA qui va suspendre l’émission et bilan : toi, tu ne pourras pas t’exprimer, et cet espace de liberté trop rare sur un grand média où peuvent encore exister des voix alternatives, peut-être même dissidentes (mon émission, donc), sera suspendu… Tu me comprends ?" Et non, je ne l’ai pas compris, ou plutôt trop bien.

Mais désespérément, ce genre d’histoire est, je le répète banale, un animateur de Radio Libertaire (Oui, oui, j’ai bien dit Radio Libertaire, ça fait vomir un rien, non ?) s’est fait virer il y a quelques temps (c’est une histoire absolument authentique) après m’avoir reçu parce que "il n’a pas assez contesté mes provocations à l’antenne"… Sans commentaires.

Dans ce livre tu fais l’éloge du Monde diplomatique. Pourtant Ignacio Ramonet est très indulgent avec le régime castriste, un régime où la presse est bâillonnée. Lors du salon du livre à Cuba en 2002 Ignacio Ramonet n’a même pas eu de scrupules à présenter sa conférence, en présence de Castro, ayant pour titre "Un délicieux despotisme" « Celui de la puissance américaine qui s'est insinuée en chacun de nous par le charme de ses feuilletons ». Est-ce que toi aussi tu préfères le régime castriste à la démocratie américaine ?

Non, mais je ne suis pas bien certain que Ignacio Ramonet, lui, si : ce serait à vérifier avant de lui faire un procès d’intention. Ce que sais en revanche, c’est que si je conteste avec courage, que dis-je ? héroïsme, Fidel Castro à simplement 7.800 Km des côtes cubaines (pour reprendre la formulation de, je crois, Desproges), je n’ai que fort peu de chances de participer concrètement à la "libération des peuples opprimés"… Tu me diras, contester ici et maintenant le "système dominant", je ne suis pas bien certain non plus que ça serve à grand chose, mais du moins ça défoule. Plus sérieusement, j’ai pour seule ligne politique d’être "contre", ça peut sembler dérisoire, ça l’est probablement, mais je me sens plus "droit dans mes bottes", dans mes Doc’s si tu préfères, ça fera plus rebelle, en crachant sur Mitterrand sous Mitterrand et sur Chirac sous Chirac, que si je pratiquais le démagogie de bonne foi comme désespérément tant de mes navrants contemporains (Je veux dire, pour éviter d’être mal compris, ceux qui soutiennent Mitterrand sous Mitterrand et Chirac sous Chirac, comme ceux qui chantent "La jeunesse encule le Front National" lors d’un concert du Scalp ou "Legalize !" – je sais, je suis un rien relou – à un meeting du Circ.)

Disons, si tu préfères, que je trouve infiniment plus pertinent de cracher aujourd’hui (en France) sur la mondialisation libérale et la super-puissance américaine que sur Ignacio Ramonet. Après, je ne suis pas un instant dupe et je sais très bien que la censure objective que je subis ici est mille fois moins terrible que celle que je subirais à Pékin ou La Havane en crachant sur les pouvoirs en place, et que, d’une façon plus générale, oui, je suis heureux d’être né en France plutôt qu’en Chine, en Irak ou en Cisjordanie (voilà, j’ai avoué monsieur le commissaire politique), de là à taire ma gueule, il ne faut pas trop m’en demander non plus.

Comptes-tu écrire d’autres livres ?

Comme je te le disais plus haut, mon premier désir quand je travaille est de m’étonner, de m’épater. Là, j’ai envie de m’investir dans un truc nouveau, quelque chose que je n’ai jamais fait et qui pourrait s’apparenter à du hip-hop et/ou de l’électro, évidemment en trouvant quelque chose qui m’est personnel, spécifique. Toujours le désir de "dire essentiellement la même chose" mais d’une façon toujours différente. Après ça, on verra bien. J’ai au moins deux pistes de romans qui pendant ce temps vont mûrir, j’espère que ça donnera de jolis fruits : so little time and so many things to do.

Que penses-tu des revues non-conformistes : Cancer !, L’ Imbécile de Paris ?

Pas grand chose si ce n’est que plus grand sera le nombre "d’objets" (artistes, revues, salles de spectacle, galeries d’art, maisons de disques ou d’édition, festivals…) "alternatifs", je veux dire en dehors du "mainstream", plus on soulèvera la chape de plomb réactionnaire et conformiste (je suis désolé, la formulation fait un rien militantisme d’extrême gauche, mais la réalité est malheureusement celle-là) qui pèse sur la France depuis plus de 20 ans.

Tu es l’initiateur du Printemps Bizarre qui était né d’un constat que « La création artistique est aujourd'hui en France sommée de choisir entre deux facettes d'une même réalité, d'un même système: "l'entertainment" dont l'ambition exsangue se réduit à distraire un public le plus large possible, et un art institutionnalisé, officiel, tout aussi conformiste, aussi peu dérangeant, à l'attention quasi exclusive d'une bourgeoisie culturelle (qui assiste encore à un opéra, à l'exposition d'un peintre contemporain, à un concert de musique moderne, à une pièce de théâtre même ? qui lit encore la " littérature primable " lorsqu'elle n'est pas primée ?). »

Ce festival aura-t-il lieu cette année ?

Non. Je sais bien que dans le merveilleux milieu dit "alternatif", l’un des plus grands crimes est de prononcer le mot "moi" – "Eh Vaquette ! Pour qui tu t’prends ? On est tous égaux, non ?" Seulement voilà, ce festival, et tant pis je le répète si je passe pour un sale con en disant cette vérité, a vu le jour par le fait quasi-exclusif de ma volonté et de mon travail (Même si j’ai été brillamment secondé par quelques-uns que je salue, félicite et remercie.) J’y ai investi un an à temps plein de ma vie (et ceux qui m’ont déjà vu au boulot savent que ce n’est pas rien) et aussi de l’argent à perte. Seulement voilà, j’ai pris conscience après avoir terminé la première édition que j’avais autre chose à faire de ma vie, je veux dire que je suis ravi et fier d’avoir créé ce festival, mais que si je l’entretenais jusqu’à lui faire atteindre l’âge adulte, c'est-à-dire au bas mot cinq ou dix ans, cela signifiait que je mettais sous cloche mon activité "d’artiste" ce qui était hors de question. J’ai alors cherché un "repreneur" (la formulation est ambiguë : je précise que je ne comptais pas tirer un centime de ce passage de témoin, juste que le festival puisse perdurer) prêt à s’investir avec un niveau de sérieux et d’exigence comparable au mien pour au moins une édition (quitte à son tour à refiler le bébé l’année suivante à un autre), et là, brutalement, chacun qui était prêt à cracher sur ma mégalo et ma "prétention", lorsqu’il a s’agi de relever les manches et de mettre les mains dans le cambouis, pfuit ! plus personne. Il y a une phrase de Didier Wampas que je pourrais écrire au-dessus de mon lit tant je l’aime bien : "Si je suis lâche et paresseux, j’aurai beau crier, m’agiter, si je suis lâche et paresseux, personne ne pourra rien pour moi." C’est malheureusement la plaie du milieu "alternatif" : c’est facile de cracher sur TF1, mais quand il s’agit de bosser autant qu’eux et aussi sérieusement (et Dieu sait que ce ne serait pas bien difficile tant ces gens sont médiocres), il n’y a plus personne. "Il n’y a pas de méchant système, il n’y a qu’une somme d’individuelles lâchetés"…

Penses-tu qu’il existe encore une place pour le mouvement alternatif, c’est à dire ni privé ni public ?

 

Il existe toujours une place pour tout pour peu qu’on y mette l’énergie nécessaire. Mais force est de constater que cet espace est aujourd’hui réduit comme probablement jamais à tous les niveaux (Quasi absence de lieux de diffusion, de relais médiatiques, de structures professionnelles, et aussi, c’est à la fois une conséquence de cela mais pas uniquement, d’artistes et de public.) Je déteste la nostalgie et l’auto-apitoiement mais, objectivement, exister à la fois en dehors de "l’entertainment" (que ce soit Jennifer ou Tryo) et "l’art institutionnalisé", vouloir être subversif, contestataire, non consensuel… et tout à la fois ambitieux artistiquement, n’a probablement jamais (ou du moins rarement) été pratiquement si difficile.

Que penses-tu du mouvement des intermittents du spectacle ?

Partagé.

D’un côté tu as des gens dont les préoccupations sont exclusivement syndicales (On exige une subvention artistique parce qu’on vient de faire l’éclairage sur la "La Nouvelle Star" ou la voix du canard au fond à gauche dans le dernier Disney, mais qu’un peintre qui, lui, a du talent et l’exerce, ait juste droit au RMI, ce n’est pas notre problème : en somme, on se fout complètement de l’art mais on veut les avantages et surtout le prestige de l’artiste, ça fait tout de même mieux en société que de dire qu’on est ouvrier produisant à la chaîne des objets de propagande et d’abrutissement.)

De l’autre, tu as des riches cyniques dont le seul discours politique est "Plus pour ma gueule et si mes congénères sont dans la galère, tant mieux, je pourrai les faire travailler plus et pour moins cher s’il ne veulent pas crever de faim" (Ajoute à ça la petite revanche arrogante qu’ont sent bien contre "les artistes", ces fainéants qui nous méprisent et nous insultent depuis des siècles : et bien dansez maintenant…)

Entre deux "ennemis de classe", de toi à moi, j’ai bien du mal à choisir, mais, à tout prendre, au final je défends les premiers parce que j’ai l’impression que le "pouvoir" est plutôt du côté des seconds – être "contre", toujours. (Pour aller plus loin, j’ai répondu à un article sur le sujet dans la revue Hermaphrodite  )

Tu es un des rares artistes à défendre Costes. Est-ce que cela t’a causé des problèmes ?

Non. Au pire de passer pour un lèche-cul carriériste qui courtise un collègue plus vieux et reconnu dans l’unique but de réussir dans son sillon.

Quels sont tes relations avec la scène musicale alternative ?

Je ne comprends pas la question. À ma connaissance, il n’y a plus aujourd’hui de scène alternative si ce n’est Costes et moi (et peut-être Saï Saï, Assassin et quelques autres très rares). À côté de ça, il y a beaucoup de gens qui font de la "sale variét’" pour reprendre une formulation qui m’est chère (ce que la presse appelle pompeusement "la nouvelle scène française") et qui peuvent effectivement passer aux yeux des imbéciles pour des "alternatifs" parce qu’ils sont pour la plupart trop fainéants pour devenir Jenifer, mais il ne suffit pas d’être raté parce que trop mauvais ou pas encore récupéré par le système marchand pour prétendre à la subversion et au talent. À côté de ça, il y a Noir Désir, NTM, Wampas… (ou plus récemment Svinkels ou Stupeflip) qui sont intégrés au "vrai système" bien qu’a minima talentueux. Mais entre les deux, c’est désespérément le désert. L’époque où les Bérus étaient des "stars" en dehors de tout circuit marchand est absolument révolue.

Je le répète, à ma connaissance, nous ne sommes pas dix (de loin) comme Costes ou moi qui restions des ratés parce que irrécupérables bien que pas trop mauvais (Mais soyons clairs, que demain un producteur dont le sérieux, l’ambition, l’intégrité et l’exigence me conviennent sonne à ma porte pour faire de moi la nouvelle star sans exiger en retour que je change un seul de mes propos dans et hors mon travail, et je laisse avec grand plaisir Costes seul sur le créneau merveilleusement valorisant du génie incompris : je n’ai aucune complaisance à l’underground, simplement, depuis le temps, j’ai la conscience qu’un tel producteur, je ne suis pas prêt de le rencontrer à moins que l’époque ne change en profondeur…)

Quelles sortes de musique écoutes-tu ?

À 90 % de la "chanson à textes", de NTM à Stupeflip, de 10 Petits Indiens à Svinkels, en passant par Evil Skin, Les Bérus, Ferré, Brank Shme Bleu, Desjardins, Blair, Barbara, Costes, Wampas…

Quels sont tes projets, tes aspirations, tes souhaits pour le futur ?

Crevez tous (Prochain spectacle courant 2012.)

Entretien réalisé par courriel reçu en août 2005