La bêtise et la mort
Il est possible que l'on ne puisse pas me "classer" dans une catégorie particulière, mais ça n'est pas mon problème. C'est celui des "classeurs". Par ailleurs, ça ne me dérange pas d'être calomnié. La plupart des calomnies qui courent sur mon compte sont plus douces que ce que je dirais sur moi si l'on m'interrogeait.
Le
seul moyen de supporter la vie, c'est justement de la prendre comme un jeu,
d'en remarquer chaque jour les ridicules, les travers, les aspects dérisoires.
Et, en ayant pris conscience, s'efforcer de le faire voir à ceux qui sont
moins doués pour s'en apercevoir seuls. En ce sens, Molière, Céline, Artaud,
nous ont aidés. Mais aussi Pierre Dac, Courteline, Allais. Les humoristes
sont plus utiles que les philosophes. A moins que ce soient eux, les vrais
philosophes.
Quand on m'accuse d'antisémitisme, il ne s'agit pas de calomnie, mais de connerie pure et simple. Il y a dans mon film Les Chinois deux séquences absolument, formellement, totalement, prosémites. L'une montre, dans un cirque, des gens maltraités par la police, avec en fond musical un chant hébraïque. Doit-on mettre des sous-titres pour souligner que cela évoque la rafle du Vel'd'Hiv, qui fut effectuée par des Français. L'autre montre à la télévision un juif insulté, bafoué, humilié. Devant le récepteur, des Français bouffent. L'un d'eux dit : "C'est dégueulasse, je préfère pas voir ça." C'est ce que la plupart des Français ont fait pendant la dernière guerre. "Préférer ne pas voir ça", c'est-à-dire l'étoile jaune, les arrestations, Drancy et le reste qui n'est pas le moindre. C'est ce qu'ils continuent de faire vis-à-vis des juifs de Russie. Je ne peux tout de même pas écrire à M. Siclier, critique du Monde, pour lui expliquer ce qu'il n'a pas compris. Je préfère montrer son article à mon ami Gérard Sire, dont les enfants sont juifs. A mon ami co-scénariste Robert Beauvais qui a des juifs dans sa famille, je le montre aux juifs de ma propre famille, aux juifs qui faisaient partie de mon équipe de tournage, et entre nous, lorsque nous avons maintenant à désigner quelqu'un qui représente pour nous quelque chose de précis, nous disons "c'est un siclier".
D'après le livre de Robert O'Paxton, historien américain dont tout le monde a salué l'objectivité, pendant la dernière guerre les résistants actifs - en ajoutant les 100.000 qui y laissèrent leur vie - représentent 2% environ de la population adulte. Peur, indifférence, lâcheté, ignorance ? 98% de la population adulte a à peine bougé. Mais l'on ne peut interroger personne. Tous ceux à qui l'on pose des questions affirment qu'ils faisaient partie des 2%. Si une certaine France est un cadavre - patriotisme, institutions, paranoïa de classe, comment s'en débarasser ? Il faut faire ce qu'on fait pour les cadavres. Attendre qu'il pourrisse, se putrifie, se transforme en bonne terre arable. Mais un cadavre n'occupe pas toute la surface du champ sur lequel on le pose. Tout autour, même si l'odeur gêne, on peut labourer.
Aucun livre, de qui que ce soit, ne m'a jamais aidé à supporter quoi que ce soit. Sauf peut-être les longs voyages en chemin de fer. Je pense que Céline est un grand écrivain, que Jean-Luc Godard est un grand cinéaste, que la Chine est un grand pays, et je pense que je peux vivre sans Céline, sans la Chine et sans Godard.
L'anarchie ? Si mes souvenirs sont bons, il y a dans l'anarchie, prise comme théorie politique et sociale, une organisation de la vie reposant sur des bases autres que celles que nous connaissons dans les pays dits "démocratiques", mais qui est tout de même une organisation. La hiérarchie est différente, c'est tout. (Conseils d'anciens, cellule familiale, etc.)
Je ne vois pas pourquoi les vieux seraient moins cons que les jeunes et
inversement, pourquoi une mère ne serait pas une imbécile, puisque n'importe
quelle imbécile peut enfanter.
Que faire aujourd'hui pour se garder de la bêtise ? Faire le bête. Dire
ce que l'on a envie de dire en portant un faux-nez, une perruque qui tourne,
un costume de clown. Se dire qu'il n'est pas de plus grande volupté que d'être
pris pour un con par un imbécile. Avoir conscience que la meilleure arme contre
la bêtise est encore qu'on ne puisse lire vos pensées. User de trucs
simples. Quel que soit le discours tenu par un grand de ce monde, rajouter
à la fin de ses phrases "Poil au". Exemple : La France, pour défendre la société...
poil au nez. Et dès qu'on a cinq minutes de repos ou de répits, ne pas oublier
de penser qu'on va mourir, et que tout ça est tellement dérisoire. L'amour,
l'amitié, peuvent nous faire passer des moments de chaleur, donc nous permettre
d'oublier, heureusement, que la bêtise nous cerne. Pour accepter la
mort, on n'a besoin de rien.
Jean Yanne, avril 1974.
Préface à la France de Jean Yanne, Dominique de Roux, Calmann-Lévy.