La sortie du Roi

Paris,VIe. Intérieur jour...

Dans le silence capitonné d’un bar d’hôtel, un homme seul, petite cinquantaine chic, est

assis à une table, un peu à l’écart...

Il lit un journal en sirotant une bière. Son téléphone portable sonne au fond de la poche

de son veston...

Il répond, l’air dégagé...

- Aaaaaallo ?...

- ...

- Aaallo ?... Allo ?...

- ...

Bruits de respiration, à l’autre bout du fil...

- Allo ?... Qui est à l’appareil ?

- ...

- Je vais raccrocher !... Allo ?....

Voix masculine :

- ... Mickael ?

- Ouiii ! Qui est-ce ?

- ... Je viens de finir votre livre...

- ... Ah oui...

- Oui...

- ... Déjà ? Il est sorti aujourd’hui... Qui êtes vous d'abord?

- ...C’est terrifiant...

- Qui êtes vous, s’il vous plaît ?... Terrifiant ?

- ...Vos théories... tout ce fatras humain... et ce sexe, partout... La fin du Monde !..

- Bon, ok. Vous êtes critique littéraire... enfin j’imagine... Comment avez vous eu mon

numero ?...

- ...

- Allo ?...

- Je suis Dieu.

- Pffff.... Très bien... Vous êtes Dieu et moi je suis un pauvre pêcheur...

Bon... Ca vous a pas plu, visiblement... C’est fort possible, remarquez...

Pardonnez mes offenses Seigneur !..

Il étouffe un rire bref...

- Vous allez entendre une déflagration.

- Une déflagration... Tiens donc... De quoi ?

- ... Une déflagration et puis plus rien.

- ... C'est à dire?…

- Plus rien vous entendez !

- Mais...

- Plus rien après la déflagration !

- Bon... Ecoutez... Vous allez quand même me dire qui vous êtes... ok ?

- ...

- Et... qui vous a donné mon numero... Je... J’aimerais d’abord vous situer vous

comprenez... Vous... voulez parler, c’est çà ?

- Vous êtes un dangereux mécréant MonsieurWallbook !

- ... Allons, allons... En plus vous tombez mal j’ai une séance de dédicaces dans un quart

d’ heure, j’allais m’en aller...

- ... Salaud !

- Oh là, oh là... Vous me paraissez bien agité... Voyons... Euh... Qu est ce qui vous

tourmente tant ? Vous l’avez vraiment lu ce livre ?... Jusqu’au bout ?...

- ...

- Dites moi quelque chose !... Seigneur Dieu !... C’est une farce ? Non, franchement...

- J’ai un Glock.

- Un Glock ?... Ah oui... Qu’est ce que c’est que çà encore ?...

- ... avec une 9 millimètres Parabellum dans le canon... pas loin de la tempe...

- Ouh là... Euh... Reprenons calmement voulez vous... Si vous êtes Dieu, vous allez

parfaitement maîtriser la situation... et tout va s’arranger, vous allez voir...

Il sort un mouchoir de sa poche, se tamponne le front.

- On reprend rien du tout !... Vous êtes un fumier, voilà l’histoire !... Un fumier qui a

complètement anéanti ma vie sexuelle... C’est abominable ce que vous écrivez !

Abominable et immonde !

- ... Comme vous y allez... Non, vraiment... Je vous en prie détendez vous !... Je suis très

ouvert au dialogue vous savez... Je vous assure... Je... J’ai pas beaucoup de temps là mais

je vous promets...

- Ha ha ha ha ha !.... Eh Mickael !!!...Eh man !... Rilax!... Cool !... Tu vas bien?....

- ... !!!...

- Mickael !

- ... François ?... T’es con toi alors.... je reconnais pas ta voix...

- ...

- C’est toi François ?...

- ... Comment qu’elle va ta chemise à rayures ? Bien repassée ?

- ... ?!?...

- Allo Mickael?...

- J’apprecie pas du tout... Qui que vous soyez !... C’est quoi ces conneries ?

- Ben quoi ? Tu t’es fait opérer du sens de l’humour, fils ?

- Je trouve pas çà drôle. Vraiment ! C’est même tout à fait déplorable... Je ne sais pas qui vous êtes... Ni qui vous envoie... Vous m’insultez... C’est facile. Il entend des gémissements de l’autre côté, comme des sanglots étouffés... Allo ? Vous êtes là ?...

Allons, remettez vous...

- ...Vous en avez dans l’pantalon en tout cas... Rien ne vous fait peur Mickael !...

- ... Qu’est ce que vous lui voulez à Mickael, merde à la fin ?!...

- T’en as une grosse ?...

- Je vous demande pardon ?!...

- Comment elle est ?...

- ...

- Allez dis!...

- Bon.. Ca devient grotesque tout çà... Je vais devoir raccrocher...

- Minute, c’est pas fini... Tu connais le nitrate d’ammonium, fils ?

- Pas plus que çà... Pourquoi ?

- ... Tu veux plastiquer l’Islam... la guerre sainte, tout çà... et tu sais pas ce que c’est le

nitrate d’ammonium ?... Ben dis donc, fils !... Faut t’renseigner!

- QUI est à l’appareil ??

- Y a un pote à moi, Farid, dans ta librairie à la con... parait qu’y a un monde fou qui

t’attend... des belles gonzesses... J’suis en contact direct avec mon réseau...

- Et ?...

- Y a deux trois kilos de nitrate qui s’baladent dans son costard à Farid... suffit d’un rien

pour que çà pète ce truc... Enfin ch’te dis çà, fils... c’est tout un système la mise à feu !...

- C’est des conneries ou quoi ? Ca commence à bien faire je vais appeler la police...

Il s’essuie le visage, qui sue à grosses gouttes...

- Avec quoi, fils ? Tu raccroches, tu fais un faux pas, et ta librairie elle a la même tronche

qu' à la page 340 tu te souviens ? Et arrête de faire des grimaces au barman...

- Ca va, ça va.. Qu’est ce que vous voulez ? C’est quoi le deal ?...

Il se lève, nerveux, scrute les alentours, cherche une aide improbable, un regard...

- Y’a pas de deal, fils... Allah négocie pas avec les intellos dans ton genre...

- ... Qu’est ce qui me prouve que vous...

- Bouge pas, fils, j’te passe une admiratrice... Allez parle salope !...

Une voix féminine, apeurée, plaintive, remplace celle de l’homme...

- ...Mi...Mi..ckaeeeel !.... Je vous en priiie !... Faites...

- oui ??...

Un coup de feu, à l’autre bout du fil, le fait sursauter...

Allo ??? Qu’est ce qui se passe ???

L’homme reprend le combiné :

- Y s’passe que la cervelle çà tache vilain et qu’çà m’embête, fils, je viens de changer

d’moquette....

On s’est compris cette fois-ci ?

- Mon Dieu !...

Il se rassoit, livide, se tenant à la table...

- Comme tu dis, fils... Tu m’as pas repondu tout à l’heure...

- Comment çà ?...

- Got a fuckin’ big ?... T’en a une grosse, fils ?

- Une grosse ??... Vous voulez dire...

- Oui...

- Euh... ben... ça va...

- Plus grosse que tes ptits bras ?

- C’est quoi cette question...

- Tu peux nous montrer çà ?

- Ah, euh.. je vois pas comment... Ah !... j’ai un double appel... excusez moi un instant...

- Stop fils ! Réponds pas !... Tu’m prends pour un naze ?.... Sors là !...

- Quoi sors là ?

- Ta queue. Tu la sors ta queue de branleur et tu te caresses...

- ... Je suis dans un bar !

- Je sais. Justement... sors la !

- Mais...

- Y a pas d’mais... Elle est comment ?

- Euh...

- Tu bandes ?

- Non.

- Allez !

- Pas facile.

- Fais un effort.

- C’est quoi ce délire franchement ?... Où êtes vous ?

- Ferme là et bande, fils !

- Je peux pas... Enfin... si.. çà commence...

- Te fous pas d’ma gueule ! Tu vas sortir de ton hôtel la queue à l’air, vu ? Si je vois rien,

BOUM !!!

T’as quoi comme pantalon ?

- Un velours côtelé bleu marine.

- Parfait, çà va bien contraster. Je veux une massue t’as compris, fils ? Une massue rose

sur fond bleu marine...

- Je vous garantis rien...

- Qu’est ce que j’ai dit Mickael ?!...

- Je ferai ce que je peux...

Il baisse sa fermeture éclair et en extrait péniblement sa verge encore flasque...

- Et pas de geste brusque ou quoi que ce soit... j’t ai à l’oeil... Tu sors, tu traverses la rue

en t’astiquant le chibre, all right ? Direction la librairie...

- Vous êtes vraiment....

- Aggrave pas ton cas, fils... Allez vas y, tous tes fans t’attendent... Et raccroche

pas surtout! T’écoutes mes instructions !... Autrement ?!...

- ...

- Autrement ?!...

- ... Ben euh.. Boum ?

- Voooilààà !!! BOUM !!! Tu vois quand tu veux...

Mickael Wallbook se lève, visage tendu, sexe un peu moins... Il se dirige vers la sortie,

comme téléguidé, ignorant les rares clients hébétés... puis se lance sur le trottoir, parmi

les passants...

- Je... je continue jusqu’où ?...

- Ch’te dirai.... Marche, fils... marche ! C’est bien... T’es dans la Lumière d’Allah...

- Je traverse au feu, là ?

- Ouais... traverse... mets bien le bassin en avant... voilààà !.... Magnifique !...

Un peu plus loin, Wallbook se fait interpeller par un gendarme.

- Attendez y a les flics !... allo ?

- ...

- Je fais quoi ?

- C’est bon tu peux ranger ton outil, fils, on a ce qu’il faut... Allez... Bonnes dedicaces et

merci pour le scoop!

- ...Allo ?... Allo ??... Merde...

L’homme coupe la communication.

Mickael Wallbook adopte instinctivement une tenue plus décente...

Quelques instants plus tard, un véhicule de la police s’arrête à sa hauteur...

* * *

(La France Nouvelle, 2 septembre 2008)

Mickael Wallbook arrêté hier à Saint Germain des Prés

Alors qu’il s’apprêtait à se rendre à une séance exceptionnelle de signatures

au milieu de ses plus proches fidèles - pour célébrer la sortie européenne de

« Zéphyr, Ombres, Bonheur », son dernier opus-evènement sorti hier – Mickael

Wallbook, le sulfureux et cultissime auteur franco irlandais de « l’Impossibilité du

Nil », prix Goncourt 2005, a été appréhendé hier en fin d’après midi par la

gendarmerie, non loin du Café de Flore, fameux établissement du sixième

arrondissement. L’écrivain, sans doute sous l’empire de l’alcool, déambulait sur

le trottoir « la bite à l’air, en semi érection » pour reprendre l’expression de

quelques témoins effarés « et semblait, curieusement, pendu à son téléphone

portable... » .

Les images du délit, prises par des badauds et immédiatement diffusées sur le

net ont rapidement fait le tour des rédactions et, malheureusement - ou

heureusement ?- de la planète, où Wallbook, déjà traduit en soixante-neuf

langues, connaît une admiration et une influence croissantes.

Refusant d’obtempérer aux injonctions d’un agent qui se trouvait sur place,

c’est manu militari que l’interessé à été emmené quelques instants plus tard par

les forces de l’ordre, non sans avoir essayé de justifier les raisons de son

comportement erratique (érotique penseront certains), notamment en hurlant

qu’un kamikaze neosalafiste allait faire sauter la librairie où il était attendu

quelques dizaines de mètres plus loin. Poussée délirante qui semble bien

accréditer la thèse de la consommation immodérée d’alcool voire d’une autre

substance psychotrope...

Une enquête a été ouverte, mais il est vraisemblable que l’attentat à la pudeur

sera le principal chef d’accusation retenu, d’autant que de nombreux enfants se

trouvaient sur les lieux, ainsi qu’on peut l’observer sur moults clichés pris à

l’occasion. A l’heure où nous imprimons, Mickael Wallbook serait encore en

garde à vue ainsi que nous l’a annoncé son avocat.

Kinésithérapeute de formation, Wallbook commet un premier roman remarqué,

«Les tensions du dos mènent à la chute », puis obtient la reconnaissance du

public avec «Articles épars et mules austères», objet très vite culte, mêlant

subtilement essai philosophique, religion, et misère sexuelle. Suivront «Flat

Porn», de facture plus traditionnelle, ainsi que « l’Impossibilité...» il y a trois ans,

qui emportera l’adhésion internationale à l’unanimité, malgré le courroux de la

communauté islamique, et de nombre d'irreductibles détracteurs.

Wallbook nobellisable ? Telle est la question qui fait couler beaucoup d’encre

ces temps-ci, autour de la parution de son dernier ouvrage. Espérons que la

sottise de notre héros national, dont on ne compte plus les facéties, ne

sanctionne pas cette ultime consécration.

Quoi qu’il en soit et à l’instar des provocations d’un Gainsbourg ou d’un

Bukowski, l’incident d’hier saura faire parler de celui qui, non content d’être

considéré comme un écrivain de génie, peut d’ores et déjà se réjouir d’être

intronisé Roi du marketing.

Louison Rascoli.