Correspondance avec Jean-Marc Mandosio

Suite à l'article " De la polémique considérée comme un des beaux-arts " Mandosio dans sa revue "Nouvelles de nulle part" s'est fendu d'un petit article de bien mauvaise foi visant à discréditer le Grain de sable. Je lui ai répondu par courrier. Jean-Marc Madosio m'a renvoyé une lettre que vous pouvez lire ci-dessous.

Paris, le 5 novembre 2003

Jean-Marc Mandosio à Fabrice Trochet

Monsieur,

J'ai mis assez longtemps à vous répondre, et je vous prie de m'en excuser. Votre lettre m'est malheureusement parvenue trop tard pour pouvoir être incluse dans le n° 4 des Nouvelles de nulle part, paru en septembre ; elle figurera donc, avec la présente, dans le n° 5, qui sera disponible en mars 2004. Si vous souhaitez ajouter quelque chose à cette correspondance, veillez à me le faire savoir avant le mois de février. Je vous laisserai volontiers le mot de la fin, n'ayant guère l'intention de m'entretenir indéfiniment avec vous. Par ailleurs, puisque vous vous êtes empressé de reproduire votre lettre sur le site Internet Le Grain de sable, j'ose espérer que vous aurez à cœur de porter également cette réponse à la connaissance de vos lecteurs.
Je m'en suis pris, dites-vous, à votre revue électronique " d'une façon très curieuse et plutôt diffamatoire ". Un éditeur a récemment qualifié de " calomnies " les critiques que j'avais eu l'audace de formuler à propos de certaines de ses productions1. Vous allez un peu plus loin que lui en parlant de " diffamation ", ce qui serait une accusation bien fâcheuse - s'agissant d'un délit passible de poursuites judiciaires - si elle était fondée. Mais vous la tempérez d'un " plutôt " motivé par le fait que j'aurais seulement " plus ou moins insinué " que vous seriez antisémite parce que vous avez cité Pierre Gripari. Vous n'êtes donc pas très sûr qu'il s'agisse réellement d'une diffamation, et vous n'avez pas l'air non plus absolument certain de ce que vous prétendez que j'insinue. Vous m'offensez, en revanche, en suggérant que j'aie pu " insinuer " la sottise que vous m'imputez ; car vous laissez entendre qu'il y aurait à mes yeux " une liste d'écrivains, de personnes que l'on ne doit pas nommer ". Comme vous n'avez manifestement rien compris, je pourrais me contenter de vous répondre, à l'instar d'Evelyn Waugh, que je n'écris pas pour des gens qui ne savent pas lire. Je me dois néanmoins d'éclairer votre lanterne au sujet de ce paragraphe vous concernant dans le n° 3 des Nouvelles de nulle part, qui vous a paru attentatoire à votre réputation.
J'ai indiqué que le manifeste figurant sur votre site, intitulé " La liberté de la presse ? ", s'ouvrait " sur une citation de Pierre Gripari (écrivain et pamphlétaire d'extrême-droite bien connu) au contenu pour le moins discutable : "Toute censure est un aveu : on ne ferme que la bouche qui dit la vérité" ". Vous venez maintenant me dire, avec une désarmante candeur, que vous ne connaissez " pas vraiment " Gripari, ou seulement " comme auteur de contes pour enfants ", et que vous ne saviez pas qu'il était antisémite comme je le " prétends ". Est-il si difficile de savoir qui l'on cite ? Pour ne pas continuer à croupir dans les ténèbres de l'ignorance, vous auriez pu jeter un coup d'œil, par exemple, sur la notice consacrée à Gripari dans le Dictionnaire des auteurs des éditions Laffont 2 :

[...] De 1949 à 1957, il milite au parti communiste. Le rapport Khrouchtchev au XXe Congrès du PC soviétique et les événements de Hongrie induisent chez lui un revirement tel qu'il finit par adopter des positions d'extrême-droite. Il se dit désormais, avec un certain goût pour la provocation, néo-fasciste et antisémite, voire révisionniste, bien que farouchement antinazi. Ces positions et la coloration qu'elles impriment à son œuvre lui nuisent considérablement auprès des éditeurs. [...]

C'est seulement à partir de 1967, précise cette même notice, avec la publication des Contes de la rue Broca, que Gripari devient un écrivain pour enfants reconnu et apprécié. Il continue parallèlement à alimenter la presse d'extrême-droite, déclarant par exemple en 1975 dans la revue de Maurice Bardèche, Défense de l'Occident3 :

Judaïsme et sionisme, c'est la même chose. Il n'est plus possible de revenir sur la défaite des idées racistes. (...) Je crois que l'Europe sera antisémite, forcément, parce que antiraciste : les idées juives ont été condamnées au procès de Nuremberg, n n'y aura pas besoin de faire de lois antisémites, elles existent déjà, elles sont adoptées : par exemple, l'interdiction de propager une doctrine reposant sur la discrimination raciale (...). La " Thora " juive est un texte criminel. L'antisémitisme est en train de renaître avec d'autant plus de virulence que le racisme juif essaie de se faire passer pour démocratie (...). On ne peut pousser loin l'antiracisme sans déboucher sur l'antijudaïsme... Le reproche que l'on puisse faire à Hitler, c'est d'avoir été lui-même " Juif", dans le seul sens valable des mots, c'est-à-dire un Monsieur qui croyait faire partie d'une race élue et qui avait des droits sur les autres.

Voilà qui a le mérite d'être clair. Je précise, au cas où vous ne sauriez pas non plus qui est Maurice Bardèche, que ce dernier commença sa carrière de pamphlétaire d'extrême-droite en écrivant dans l'hebdomadaire collaborationniste Je suis partout- où sévissait son beau-frère Robert Brasillach -, et qu'il ouvrit plus tard les colonnes de sa revue Défense de l'Occident aux négationnistes Paul Rassinier et Robert Faurisson (dont vous devez tout de même avoir entendu parler).
Ce qui me gêne n'est pas que vous citiez Gripari ; c'est que votre citation de Gripari (" Toute censure est un aveu : on ne ferme que la bouche qui dit la vérité ") s'inscrit exactement dans la logique, ou plus exactement dans la pseudo-logique, du négationnisme : puisque ce dernier est considéré comme un délit par la loi française, c'est bien la preuve que les négationnistes " disent la vérité ". Vous affirmez dans votre lettre, par le truchement de Serge Koster (qui n'en peut mais), que la citation de Gripari est " une maxime bien frappée ", alors qu'il ne s'agit que d'un vulgaire paralogisme. La censure n'est en elle-même un indice ni de la vérité ni de la fausseté d'un discours. On peut parfaitement être opposé à la censure - c'est mon cas, croyez-le bien - sans pour autant donner raison aux personnes ou aux groupes censurés. Vous voyez donc que le problème n'est pas qu'il y ait " une liste d'écrivains [...] que l'on ne doit pas nommer ". Il est de savoir ce que signifient exactement les propos que l'on cite, ce qui suppose un minimum de compréhension du contexte d'où est tirée la citation. Et ce n'est assurément pas parce que vous avez cité Gripari que je vous ai appliqué la formule de Pic de la Mirandole sur les ennemis déguisés en amis, mais parce que vous avez cité une formule extrêmement douteuse de Gripari à l'appui de votre propos non moins douteux concernant la défense en 1996 par l'abbé Pierre du livre (censuré pour négationnisme, aux termes de la loi Gayssot)4 de son ami Roger Garaudy intitulé Les Mythes fondateurs de la politique israélienne : vous assimilez en effet le discrédit dont ledit abbé avait très momentanément fait l'objet dans les médias à une censure. Que faut-il en conclure ? Tout lecteur de bonne foi, vous créditant a priori d'un peu de suite dans les idées, surtout en ce qui concerne ce que vous présentez vous-même comme un manifeste, cherchera à renouer les fils éparpillés de ce discours pour découvrir la cohérence supposée s'y trouver. Il pourra donc être amené à conclure, comme je l'ai fait dans ce paragraphe qui vous a " profondément déçu ", que " si l'on en croit la citation de Gripari reproduite ci-dessus, l'abbé et son ami Garaudy avaient raison, puisqu'ils ont été discrédités... " Autrement dit - pour qu'il ne reste plus la moindre " insinuation " qui n'ait été explicitée -, ou bien vous citez Gripari, l'abbé Pierre, etc., parce que vous êtes d'accord avec eux, et dans ce cas vous êtes un antisémite ; ou bien (et ce doit être la bonne réponse, puisque vous récusez vivement l'accusation d'antisémitisme) vous les citez sans y voir malice, au nom de la simple défense de la liberté d'expression, et dans ce cas vous êtes un imbécile, car tombez dans le piège traditionnellement tendu par les négationnistes5 et dans lequel Noam Chomsky, pourtant plus intelligent que vous, était déjà tombé en 1980 lorsqu'il avait soutenu Faurisson au nom de cette même défense. Bref, je ne pense nullement vous avoir diffamé en écrivant que " l'apparente ingénuité " de votre revue " recouvre de douteux amalgames ". Vous vous trompez, en tout cas, si vous croyez que mes remarques à votre encontre sont le fruit d'une excitation de " l'être passionnel " qui verrait " en chaque personne un ennemi potentiel ". C'est bien plutôt " l'être rationnel " qui a eu la puce à l'oreille en voyant figurer à la fois Gripari, Garaudy et l'abbé Pierre dans un manifeste consacré à la liberté de la presse. Et lorsque vous affirmez qu'" on est dans une période où il faut faire très attention car il est très facile d'être discrédité ", vous reprenez - peut-être sans même vous en rendre compte - l'un des procédés rhétoriques favoris de l'extrême-droite, regrettant une époque où l'on pouvait dire tout haut ce qu'on est obligé de penser tout bas... Cela fait beaucoup de maladresses pour un seul homme ; comment vous étonner, dans ces conditions, que l'on puisse vous amalgamer à ce que vous affectez par ailleurs de réprouver ?

1. Voir sa lettre dans Nouvelles de nulle part, n° 4, p. 79.
2. Agnès Vaquin, art. " Gripari, Pierre " (Le Nouveau dictionnaire des auteurs de tous les temps et de tous les pays, Paris, Laffont-Bompiani, 1994, t. II, p. 1323).
3. Cité par Thierry Maricourt, Les Nouvelles passerelles de l'extrême-droite, Levallois-Perret, Manya, 1993, p. 99-100.
4.Loi par ailleurs contestable, mais c'est une autre question.
5. Puisque vous connaissez cette publication, je vous renvoie à la partie de mon article " Théories du complot et arts du mensonge " consacrée au négationnisme, dans Notes de lecture : sciences humaines, philosophie, sciences sociales, n° 6 (janvier l998), p. 27-30.