Miracles et résurrection au Vatican

par Philippe Nadouce

« Rien n’est réellement arrivé tant que la mémoire ne l’a pas retenu »

Virginia Woolf

            Où en est la croyance des catholiques d’aujourd’hui ? La côte d’Adam, la pomme, Eve, l’arbre et le serpent, veulent-ils encore dire quelque chose dans les sociétés post industrielles de l’hémisphère nord et si oui, pour quel type de croyant ? Bien ingénu celui qui ne serait tenté de faire des catégories.

            Le milliard de catholiques éparpillé sur la planète est loin d’être homogène. Rares sont ceux en Occident qui parlent encore de l’Ancien Testament comme d’une nourriture spirituelle (est-il besoin de rappeler qu’en France 8% seulement des catholiques sont pratiquants). Les 92% restants vont rarement ou pas du tout à la messe, ignorent ou ne comprennent pas les dogmes et, adhèrent plutôt à un système de croyance en « kit », qui rassemble des éléments hétéroclites pris au bouddhisme, au confucianisme, à la magie, à l’ésothérisme, etc. Le pentateuque est passé au rang de mythologie, au même titre que les contes de l’Olympe, les gestes de Zoroastre ou de Mazda. Et qui dit mythologie, dit religion pétrifiée, vidée de sa substance vitale et de sa force spirituelle. Cette religion figée dans l’ambre devient alors de l’histoire, de la philosophie ou tout simplement une curiosité.

            La Genèse, ce texte d’une force esthétique incomparable, est cependant à peine supportable pour l’âme sensible à l’égalité des sexes, à la défense de la science contre l’obscurantisme ou encore contre l’anthropocentrisme. L’Ancien Testament, livre révélé par un Dieu à son peuple élu, et plus que jamais adoré par lui seul, est pris dans le propre piège de la révélation qui le sacralise.

            Pour palier aux anachronismes qui discréditent la croyance et contribuent à la désertion des églises, les glosateurs chrétiens et les théologiens insistent aujourd’hui sur la nécessité d’une lecture « non littérale » des textes sacrés ; lecture qui arrive à point nommé après des siècles de fanatisme et de carnage (le fanatisme étant engendré par une lecture littérale des textes) mais qui soulève à son tour des questions insolubles sur la nature réelle de la révélation. L’une d’entre elles, et non des moindres, est celle du pardon demandé par le Vatican pour l’ensemble des crimes

dont l’Eglise s’est rendue coupable ces deux mille dernières années.

            D’un point de vue philosophique et, pourquoi pas, théologique, -l’aspect moral d’une telle demande, nous le verrons, ne nous intéresse qu’en tant que produit du spectacle de la religion-, suffit-il de demander pardon pour résoudre d’un seul coup les problèmes inhérents à la culpabilité et l’existence même d’un Dieu qui aurait laissé la barbarie interpréter ses oracles ? Condamner les crimes du passé n’en revient-il pas à condamner l’Eglise du passé ? Ce mea culpa forçait donc son démentellement et l’obligeait à une métamorphose. Pourtant rien n’a été fait dans ce sens. Pourquoi ce pardon a-t-il été d’emblé reçu par des acclamations ? Pourquoi fut-il interprété comme une fin alors qu’il ne s’agissait que d’une amorce de changement?

Pardon et spectacle

            Ce pardon a seulement eu pour effet de modifier brièvement l’image de l’Eglise sur l’écran spectaculaire du monde médiatisé. Une fois le pardon déclaré et propagé à travers la planète, il n’est resté que « le geste extraordinaire » d’un homme, le pape, face à la substance mystérieuse du christianisme. Substance qui a su conserver une place prédominante au cœur de l’irréalisme de la société réelle. Ce rapport, médiatisable au possible et objet d’un matraquage colossal, joue sur l’inconscient des masses pour lesquelles la religion a le pouvoir de fixer elle-même ses propres règles d’existence.

            La réelle signification de ce pardon a été omise, non par un désir de cacher une vérité, mais simplement parce que la structure de notre réflexion, calquée sur la philosophie et la dynamique du marché, une réflexion devenue objet de consommation, induit que le pardon, ou toute volonté de faire table rase, métamorphose instantanément l’imaginaire et l’état général de la structure historique qui lui est référée.

            Le succès de ce pardon universel, succès inespéré -les proches conseillers du pape n’en sont toujours pas revenus- aura sans aucun doute inspiré les penseurs chargés d’adapter l’Eglise catholique aux bouleversements qui se préparent en Asie, en Amérique du Sud et en Afrique. Ils auront pu y découvrir la base d’une statégie d’ensemble qui permettrait la conservation de l’inconscience des masses dans les changements pratiques des conditions d’existence de l’Eglise. Ils y ont vu certainement la possibilité de développer deux versions du catholicisme au sein de mondes hermétiques -ceux du sud et du nord- qui, de par l’effet de l’illusion spectaculaire, croient cependant tout partager sur un plan symbolique. Cette dichotomie de la croyance ne provoquera absolument aucun remou si les autorités religieuses laissent une pleine autonomie à l’image spectaculaire qui la définie aux yeux du monde. Toutes les conditions pour qu’un miracle se produise sont donc réunies. Une résurrection du cadavre de l’Eglise occidental est à prévoir. Sa projection sur l’écran spectaculaire du monde unira la vitalité du nouveau culte du sud à la nécessité inconsciente du nord de revendiquer une vie spirituelle éternelle. Ce nord qui possède, de surcroît, un atout dans la figure médiatique du pape ; autre miracle dont l’église soit encore capable. Sans cette figure, qui à l’avantage d’être un tout et qui rappelle la grandeur du Christ dans le simple fait de sa colossale envergure médiatique, la cohésion, l’homogénéité spectaculaire de ce milliard de chrétiens aurait du mal à se régénérer.

            Ce spectacle qu’est l’Eglise est en soi indestructible et transforme en les simplifiant les forces qui voudraient le détruire. Même si sa nature réelle se corrompt et se liquéfie constamment, devient incompréhensible et insaisissable pour la grande majorité des chrétiens, tous les gestes qu’elle fait fortifient l’idée spectaculaire que l’on a d’elle.

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Londres, le 20 mars 2004       

           Philippe Nadouce écrivain, a publié "Cahiers madrilenes " aux Editions N. Philippe en 2002, coll. Le Manuscrit.