La septuagénaire journaliste sans talent
mais pleine de haine, Oriana Fallaci, a été acquittée il y a quelques jours.
Acquittée pour vice de forme. Telle une Reine des pommes un peu cramoisie,
cette italienne, ancien reporter, s'est établie à New York, où nous dit-on,
elle est aujourd'hui souffrante, elle n'a d'ailleurs pas pu assister à son
procès. Peut-être cette dernière"œuvre" est-elle un ultime gémissement, un
testament au goût de fiel, une sorte de "l'horreur, l'horreur !" à la façon
des derniers mots du héros de Conrad. La litanie des " je trouve honteux..."
pourrait le faire croire; mais comparé au "J'accuse..." d'un certain Zola,
ce libelle à tout l'air de la récrimination d'une rombière. Si Oriana se porte
pâle, peut-être s'agit-il là, plus prosaïquement, d'un "I would prefer not..
going to jail" ?
Pourtant qu'Oriana se rassure à son âge, en France, on enferme pas même un Papon. Vice de forme, forme de vice ? Cela signifie-t-il qui lui a été délivrée un permis de haïr, cela signifie-t-il qu'un jour, on pourra obtenir un permis de tuer. La haine n'est pas une conviction, elle est à la rigueur son véhicule (" de la haine viendront nos idées" disait Genet). Elle ne peut en aucun cas tenir lieu de style. N'est pas Céline qui veut. N'écrit pas Napoléon le petit qui le décide.
Oriana a présumé de ces forces, elle n'aurait pas dû cibler si haut, elle aurait dû continuer à faire du journalisme, ma foi ce n'est pas si mal... L'art du pamphlet est un art difficile, il a ses lettres de noblesse et ses représentants de génie (Hugo, Pascal, Voltaire, Marx, Swift, Céline...); art qui a ses règles aussi : conjuguer à la fois un certain nombre d'idées-forces, cela est fondamental, avec une certaine dose de mauvaise foi, jamais trop, conviction oblige, et tout cela bien sûr dans un style énergique, incisif mais irréprochable, où le fond ne ferait qu'un avec la forme ("toujours au bord de la mort, ne pas tomber dedans" suivant la formule de Céline). L'atrabilaire, jamais ne doit être fat. La virulence du ton doit toujours être calibrée. Ce sera la "petite musique" pour certains, l'ironie pour d'autres, l'humour noir pour d'autre encore. Mais le style y sera toujours. Car le style, c'est l'homme ; même (et surtout) lorsque l'homme est en colère. Pour les écrivains sans talent, et qui le savent, force est de compenser leur peu de génie par la ruse, la tactique, la stratégie. Force est donc au tâcheron d'échapper à son insignifiance, littéraire tout au moins, en chevauchant les licornes du moment, en l'occurrence ici, l'islamophobie. Thème aux relents de soufre, mais infiniment porteur aujourd'hui ; en en faisant usage, on est donc sûr de faire mouche à chaque coup, de ces mouches qui aiment le vinaigre bien sûr... La stratégie de transgression calculée est une activité qui rapporte. Voyez Salman Rushdie, voyez Michel Houellebecq et tous les "nouveaux réactionnaires"; Sollers, pour sa part, est passé maître en la matière - c'est son fond de commerce. La malédiction divine est une bénédiction éditoriale.
Pour ce qui est de l'ouvrage, par lequel est venu le scandale, je me permets de lui suggérer le titre suivant : "la bave et le deuil", titre qui serait plus ajusté à son auteure, car s'il faut en croire Spinoza : "La haine et le remords, sont les deux ennemis fondamentaux du genre humain". Tout d'abord, Allah là n'a pas de fils, Oriana non plus, et c'est peut être là le problème? Il se pourrait que tout ne soit pas calcul chez Oriana. Tous "ces musulmans qui se reproduisent comme des rats...", au-delà de la métaphore animale du pullulement lieu commun du racisme, ne la renvoie-t-il pas à sa finitude? De quelle sorte de continuum peut-elle se réclamer? La voilà contrainte à assumer son authenticité, lancinante finitude, rêve d'éternité, l'homme est un être pour la mort, la femme aussi Oriana!
Pour ce qui est des passions, rendons à César ce qui est à César et à Adolf Hitler ce qui est à Mussolini, l'antisémitisme est essentiellement une passion européenne, si madame Oriana Fallaci a des trous de mémoire, qu'elle étudie l'étymologie du mot " ghetto "); tout comme le sionisme, cette réaction à cet antisémitisme là? D'ailleurs a bien y regarder, derrière son philosémitisme de façade, elle renoue avec les vieux poncifs de l'antisémitisme le plus classique : la figure du bouc émissaire ; on a simplement changé de bouc, et du même coup on a changé de sémite, une haine de substitution en quelque sorte.
Oriana Fallaci, dotée de l'érudition très moyenne du journaliste, puise dans le dictionnaire des idées reçues du temps présent, réservoir intarissable de bêtises, lorsqu'elle emploie l'argument quasi-pavlovien et tout à fait fallacieux, de l'islam qui mènerait inéluctablement à l'islamisme, où l'amalgame confine au marécage, argument aussi absurde ou aussi pertinent que l'association automatique du fascisme et du stalinisme au christianisme - mais qui oserait le faire à part Foucault, lors d'un de ces fameux exercices de généalogie ("pouvoir pastoral "), l'automatisme en moins? Au lieu d'instiller son poison fielleux, de sécréter sa haine à tout va, de vouloir écraser l'infâme islamique, de voir Mussolini partout sauf là où il a laissé des petits, Madame Fallaci serait bien inspirée en nous expliquant comment le propriétaire d'une télévision privée a pu devenir président de la République italienne, illustrant par cela l'aphorisme de Debord : "le Spectacle est d'abord une misère avant d'être une conspiration", cela n'a rien d'une bagatelle, cela mériterait toute son attention - même haineuse; cela mérite même tout le temps qui lui reste à vivre. Mais qui a peur d'Oriana Fallaci? Oriana Fallaci, elle-même sans doute; pour ce qui est de Madame la Mort, vice de forme ou pas, la grande faucheuse ne craint personne. " La mort peut bien t'oublier un jour, Oriana, mais elle ne t'oubliera pas le lendemain", comme il est dit dans les Mille et une nuits...