Comment l'Amérique a perdu la guerre...
L’Amérique a perdu la guerre. La lutte contre le terrorisme de masse,
celle dont les batailles conventionnelles se sont jouées dans les montagnes
afghanes et les sables irakiens n’est apparemment pas terminée. Pourtant
l’issue en est certaine. Les attaques programmées sur l'Iran ou contre
tout autre ennemi désigné n'y changeront rien. L’Amérique
est vaincue, elle est même déjà morte. Elle s’est, sans
le savoir, tuée de sa propre main, dans les geôles de Guantanamo.
Ce qui fait la force des nations, ce n'est pas leur capacité de coercition
instantanée, comme l'a démontré l'effondrement de l'Union
Soviétique. Non. La force des nations réside dans leur aptitude
à agir en conformité avec leurs idéaux et à générer,
en retour, des idées qui sont à même de légitimer
leurs actes. La puissance des nations, dans le long terme, c'est avant tout
la cohérence entre la pensée, le discours et l'action.
Prenons un exemple connu. Les conquêtes et les exploits qui ont jadis
fait notre gloire sont aujourd'hui communément qualifiés de crimes
imprescriptibles. Ils empoisonnent notre pays et le divisent pour longtemps,
non parce que nous les avons commis, mais parce que nous avons aussi fabriqué
l'arsenal idéologique qui les réprouve. La France de 1789 a conçu
la morale qui a permis de livrer la France de 1945 à l'encan. Ce sont
des idées françaises qui ont justifié, ironie du sort,
les guerres de décolonisation. Ce sont les concepts français de
1918, ceux du Traité de Versailles, qui ont motivé les demandes
de réparation adressées à la France de 2007 par ceux que
nous avons élevé au rang de victimes. De la même manière,
aujourd'hui, les Etats-Unis distillent les idées qui permettront de les
condamner demain. Ils seront, eux aussi, accablés par le pire des châtiments:
la mauvaise conscience.
En menant une guerre pernicieuse, aux motifs dissimulés car pressentis
comme honteux, mais surtout en la livrant par des moyens que sa propre morale
récuse, l'Amérique de Bush prépare sa défaite historique
et creuse sa tombe. L'Amérique des pères fondateurs condamnait
l'arbitraire, la torture, la cruauté, la toute puissance de l'Etat...
C'est pour fuir ces violences que les Pilgrim Fathers avaient quitté
l'Angleterre. Or ces pèlerins aventuriers renieraient, n'en doutez pas,
l'Amérique de Bush! Je ne porte pas là de jugement de valeur,
car je suis convaincu qu'il n'y a pas de guerre juste. Mais les seules que l'on
peut espérer gagner définitivement, c'est-à-dire devant
le tribunal de l’Histoire, sont celles que l'on entreprend dans un même
élan de l'esprit, de la chair et du coeur.
L'Amérique s'est suicidée à Guantanamo car elle y a étouffé
son propre souffle. Bush sera, un jour, sur le banc des accusés à
titre posthume, comme le sont aujourd’hui Hitler, Mussolini ou Staline. Non
pas qu'il soit extraordinairement monstrueux ou sanguinaire, mais parce qu'il
a renié, dans ses pratiques politiques, les valeurs fondatrices de sa
propre civilisation. Dans le même temps, les fous d’Al Qaeda accèderont
au statut de saints et martyrs grâce, oui, grâce aux meurtres ignobles
qu’ils ont perpétrés, pour la seule et incontestable raison qu’ils
ont agit en accord avec leur cause, fût-elle barbare.
Et pour les siècles à venir, les descendants de Bush, les habitants
blancs, chrétiens et anglo-saxons de l’empire déchu, paieront
à leur tour pour cette faute, pour la très grande faute, pour
la seule faute qui soit: celle de ne pas être ce que l'on prétend.
Pierre Damiens le 4 avril 2007