Guy Baartmans: Béatrice interdite. L'Age d'Homme.

Céline rend difficile. Que lire après lui ? On a du mal à prendre du plaisir dans les histoires racontées objectivement. On n'aime plus que les écrivains lyriques. Le Grand Meaulnes qu'on a tant aimé à quinze ans devient presque illisible. Cette Béatrice interdite, pourtant, sait captiver et, même, entraîner dans des rêveries. On y apprend d'abord des choses sur la musique, sur la peinture, et sur la poésie. Surtout sur Hölderlin qui chanta "l'amour interdit". Et puis sur l'occupation et la "résistance" dans certaines régions comme le Gers. De l'Aquitaine, et de ses maquis espagnols, on passera en Normandie, sous les bombardements alliés.

Tous les faits et lieux sont authentiques. Tous les personnages ont eu un modèle véritable. L'Arcadie est devenue un enfer : exécutions et représailles. Malheur aux artistes et à leurs mécènes qui essaient de sauver une parcelle du Paradis. Mais ceci n'est que le premier plan, anecdotique, historique, comme dans les tableaux anciens. Guy Baartmans est le fils d'un peintre hollandais, de ces peintres maudits qui n'ont pas triché, n'ont pas versé dans l'abstraction. Le romancier a retenu la leçon des maîtres. L'intérêt du roman est dans l'arrière plan, dans la fable, le rêve pris sur le fait.

Cette Béatrice, l'héroïne du livre, Si belle de sa jeunesse ! Combien d'hommes ont rêvé d'avoir eu une soeur incestueuse et à quoi cela correspond-il dans les strates de l'inconscient ? Est-ce un fantasme universel ou une perversion particulière ? Qu'en dit la Bible et qu'en disent les Grecs ? Il y aurait une thèse intéressante à mettre en chantier : l'inceste dans la littérature. Chateaubriand n'est pas le seul. Les esprits justiciers n'y verront qu'une perversion scandaleuse. Les esprits cultivés y verront un amour détourné pour la mère. Dans ce beau livre, il y a un hymne à l'Amour, sans préjugés ou morale. Cela permet de dénoncer la haine des gens qui se parent d'idéologie avantageuse. On est loin du manichéisme réducteur, ce qui est rare et forcément scandaleux.

Sous un aspect historique, ce livre possède une grande poésie, pas seulement parce que les personnages se superposent aux paysages, mais c'est qu'il parle de la fragilité des êtres et des choses, de la beauté intérieure et non extérieure. Le lecteur attentif passe a une dimension supérieure, symbolique, car ce livre est très riche d'allégories. Le passage où le héros analyse le fait qu'il a raté sa vie par amour d'un rêve ou au regard de son amour d'un bonheur paradisiaque, et donc interdit, est une mise en abyme philosophique. Car c'est bien le drame de tous les poètes, de tous les rêveurs d'arc en ciel, et l'on s'identifie au héros, à sa nostalgie mystique, touchant là àun point très sensible. C'est une de ces d'histoires d'Amour, avec grand A, de ces Amours qui provoquent la haine et le meurtre. L'histoire aussi de tout Icare, de tout poète,qui se survit après sa chute, grâce à la poésie, et qui accepte enfin de retourner parmi les hommes.

Eric Mazet.

Le grain de sable