| La gauche de la semaine |
(...)Ce que les dictatures n'avaient qu'ébauché, les sociétés industrielles sont peut-être en train de l'accomplir, en fabriquant une espèce d'hommes rudimentaires mais efficaces, aux instincts programmés, au cerveau pré-équipé. Infiniment moins coûteux que des robots - la matière première est à vil prix, et l'usinage réduit au strict nécessaire - ils seraient un produit rentable. Qu'importe si chacun d'eux prend sur terre la place d'un arbre qui ne repoussera plus, d'une bête qui ne rêvera plus jamais de faire l'amour sous la lune ! L'essentiel n'est-il pas qu'ils consomment davantage pour produire plus, en attendant d'être acculés, faute de pétrole par exemple, à s'entre-dévorer ?
La "civilisation", d'ores et déjà, en est réduite à se survivre. S'il n'est pas assuré, comme certains l'ont cru un peu vite, qu'elle périsse par suite de contradictions économiques insurmontables, il devient chaque jour un peu plus évident qu'elle est atteinte en son esprit et en son âme d'un mal mortel qui la rend incapable d'aucune création de quelque envergure. Cette impuissance se reflète tragiquement dans les mythes de l'époque, qui sont au mythe nouveau dont Breton proclamait la nécessité, ce que le travail salarié est à l'activité créatrice, l'économie de marché au don et à l'échange, le confort ménager au bonheur.
L'accumulation systématique des richesses va de pair avec un obscurcissement progressif du sens de la vie. La capitalisation des moyens de production finit par vider de tout contenu la production elle-même. Celle-ci, qui cesse de répondre à des besoins réels, se met à tourner à vide, n'est plus qu'un gigantesque mystification dont le producteur est la première victime. A fabriquer, en quantités sans cesse croissantes, des objets de série dont la valeur d'usage n'est plus à la limite qu'un alibi, celui-ci devient lui-même un objet. Sa personne, et non plus seulement, comme au XIXème siècle, sa force de travail devient une marchandise, dont la valeur est fixée de façon arbitraire, fonction qu'elle est de sa productivité, c'est-à-dire de sa plus ou moins grande adaptation au système du pillage organisé.
Produire pour produire, ce n'est pas seulement s'appauvrir, c'est faire de cet appauvrissement qui va s'accélérant, la loi du progrès économique. C'est abouter au fardeau de trop réelles nécessités pratiques, des contraintes inventées de toutes pièces. C'est se condamner à perdre jusqu'au souvenir de ce qui fait le prix de la vie, à commencer par la mystérieuse prodigalité de ses dons, et l'apparente gratuité de ses jeux.
Le pillage des ressources naturelles, la surexploitation de l'homme par l'homme qui en est le corollaire, en mode capitaliste comme en mode "socialiste", correspondent, par un paradoxe plus apparent que réel, à la perte du sens profond de l'inutile, du gratuit, et de ce seul véritable luxe qu'est le plaisir du don. Ils marquent une rupture de pacte entre l'homme et l'univers naturel, consécutive à la perte du sens du sacré. Car le sacré, parce qu'il se manifeste tout ensemble dans l'ordre du Bien et du Mal absolus, est précisément incompatible avec une interprétation des destinées en termes de doit et d'avoir. Au principe d'accumulation des richesses, il oppose celui du renouvellement cyclique des énergies ; à la reproduction mécanique des choses mortes, la création de formes voyantes ; à la solidification progressive de la substance ignée de l'univers, l'indissoluble union de l'esprit et de la matière, les noces du ciel et de l'enfer, dont renaît chaque jour l'harmonie.
Il serait vain de croire que l'on puisse lutter contre l'universel gâchis, sans prendre le contre-pied de tout ce qui prétend actuellement y porter remède. Les utopies classiques, en décrivant un monde idéal, anticipent cette indispensable réinvention des rapports de l'homme à lui-même et à son milieu. Elles dressent, en marge des bruits et des fureurs du siècle, leurs cités de cristal, peuplées de ces bienheureux que nous serions tous, si nous étions seulement capables de nous contenter d'une félicité sans mélange, garantie sur plans. Très différent de celle-ci, le projet utopique qui se fait jour à travers le surréalisme, pourrait être décrit comme l'irruption de tout le vivable dans le vécu, de tout le possible dans le contingent. En raison de la charge affective dont il est porteur, il menace sans cesse de bouleverser les données faussement rassurantes de la vie quotidienne. Projection de l'imaginaire, il tend aux passions le miroir d'or où se faire les griffes, en même temps qu'il crible d'impacts le mur de la nécessité pratique et les carapaces de l'égoïsme.(...)