Peut-on critiquer les Casseurs de Pub ? (Casseurs vs Cancer !)
(Texte paru en 2002)
La revue Cancer ! N°3 vient de publier un article très polémique intitulé Cassons les casseurs de pub (disponible sur le site du Magazine de l'Homme Moderne) . Ce texte a suscité de nombreuses réactions très diverses .Certains n'y ont vu qu'une provocation gratuite. D'autres en ont profité pour régler des comptes avec les Casseurs. Mais hélas, peu d'esprit ouvert ont entamé une réflexion sur la récupération de la contestation . Je pense que là est le véritable débat. Je précise que Le grain de sable est un espace de réflexion ouvert à tous. C'est à ce titre que j'ai décidé de lancer un débat, d'entamer un dialogue avec les principaux acteurs de cette polémique : entre mes amis de Casseurs de Pub et ceux de la revue Cancer !.Un débat entraîne des contradictions. Mais je pense qu'il y a lieu de lever tous les malentendus.
Cette
polémique est-elle vraiment intéressante ? Si la rhétorique des Casseurs ! consistant
à mettre sur le même plan idéologie marchande et idéologie totalitaire est léger
et dangereux, l'argumentaire de Cancer ! accusant les casseurs de révisionnisme
me semble excessif voire diffamatoire. Il est vrai que cela permet très
facilement de discréditer ces adversaires. Je peux affirmer que les casseurs
de pub ne sont pas des sympathisants d'extrémistes de droite ou de gauche. Certes
la banalisation du fascisme par les casseurs est très maladroite et relève
d'une pensée insignifiante. Il est vrai que c'est dans l'air du temps et cela
permet d'échapper à la difficulté de réfléchir aux véritables dangers de la
société moderne. Cependant, la semaine sans télévision proposée par les
Casseurs de Pub me semble une bonne initiative à condition de ne pas remplacer
ce temps gagné à surfer sur Internet. Lorsque ces anti-publicitaires dénoncent
l'envahissement de l'espace publicitaire dans le paysage urbain, j'applaudis
. C'est à se demander, d'ailleurs, si l'empire de la consommation n'a
pas définitivement conquis l'espace public.
Ce que je reproche aux Casseurs c'est de tenir un discours peu critique envers
la société moderne. Ainsi ils peuvent affirmer qu'ils combattent la publicité
alors qu'ils contribuent en paradant dans toutes les tribunes médiatiques à
la forger. D'ailleurs une page sur leur site Internet était consacrée aux médias
ayant répercutés leurs actions (retirée il y a quelques semaines). La
liste était impressionnante.
The Daily Telegraph (Londres) - Print Magazine (New York) - Creativity Magazine (New-York)Le Temps (Suisse) - Le Monde - Libération - L'Humanité - La Croix - France Soir - Le Canard Enchaîné - Charlie Hebdo - Le Nouvel Observateur - CB News - 60 millions de consommateurs - Les Inrockuptibles - Max - Nova mag - Marie-Claire - Femme actuelle - Politis - Alternatives Economiques - Silence - Mon quotidien - Technikart-Radio suisse romande - Radio suisse italienne - France Culture - France Inter - Europe 1 - RTL - BFM - Europe 2 - France Info - ALIGRE F.M. 93.1 - Paris F.M. 95.2 - Radio Nova - Le Mouv - Fréquence Paris Pluriel - Télévision suisse romande - FR3 - Canal + - Arte - La Cinquième - M6 - LCI-Télérama etc…)
La page
d'accueil des Casseurs est tout aussi consternant de platitude "Casseurs
de Pub et RAP défendent la démocratie représentative et participative, l'écologie,
les droits de l'homme, les valeurs humanistes, républicaines, pacifistes. Casseurs
de Pub et RAP combattent toutes les formes de totalitarisme, le racisme, la
xénophobie, le sexisme, l'homophobie. Si vous ne vous retrouvez pas dans ces
engagements : passez votre chemin ! "
En fait leur message a le mérite d'être clair : Ne remettez surtout
pas en cause le système.
"Maintenant, pour défendre leur misère existentielle, nombre de petits inquisiteurs démocrates se drapent de "tolérance " et de ses " droits de l'homme", pour dissimuler leur fondamentale intolérance ils ne peuvent supporter le moindre doute, la moindre interrogation sur cette sournoise inquisition qui s'auto-proclame " démocratie". Quasi systématiquement, lorsqu'on discute avec un quidam d'autre chose que de la niaiserie compétitive, on retombe sur le prêchi-prêcha des droits de l'homme, ou de la femme, pour faire plaisir, un instant, à celles qui sont fières de concurrencer la jobardise masculine.(...)ce démocrate ne précise pas que sa " démocratie représentative" ne représente que les intérêts des lobbies (des mafias pour employer un mot plus précis), à travers leurs rapports de force" Le publicitaire "
Plus
la pensée critique devient insignifiante plus elle est utile pour le pouvoir.
Les pseudos rebelles prolifèrent et peuvent s'exprimer dans les médias. Ils
attaquent juste le système dans la limite admise par celui-ci en exprimant quelques
légers blâmes et en manifestant leurs mécontentements ponctuels
dans des manifestations officiellement autorisées.
" La civilisation qui se développe sous nos yeux ne
parvient pas à une parfaite maîtrise et un contrôle total qu'à condition d'inclure
en elle ce qui paraît la contredire " P. Muray Après l'histoire
Le pouvoir se satisfait de cette forme d'expression publique qui reste sans
conséquence concrète : c'est pour cela qu'elle est encouragée.
Le système a besoin de contestataires aisément manipulables. Il met en avant
ceux qui ne sont pas dangereux et censure ceux qui dénoncent les véritables
enjeux de ce système. (JC Michea par exemple)
Jean-Claude Michéa dans L'Enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes,
Editions Climats s'intéresse particulièrement à cette forme d'ignorance
qui est "moins la disparition de connaissances indispensables [...] que le
déclin régulier de l'intelligence critique, c'est-à-dire cette aptitude fondamentale
de l'homme à comprendre à la fois le monde où il est amené à vivre et à partir
de quelles conditions la révolte contre ce monde est une nécessité morale."
Il est ainsi amené à constater que " les présents progrès de l'ignorance,
loin d'être l'effet d'un dysfonctionnement regrettable de notre société, sont
devenus au contraire une condition nécessaire de sa propre expansion. "
En 1979, Christopher Lasch, l'un des esprits les plus pénétrants de ce siècle,
décrivait en ces termes le déclin du système éducatif américain dans son livre
La culture du narcissisme " L'éducation de masse, qui se promettait
de démocratiser la culture, jadis réservée aux classes privilégiées, a fini
par abrutir les privilégiés eux-memes. La société moderne, qui a réussi à créer
un niveau sans précédent d'éducation formelle, a également produit de nouvelles
formes d'ignorance. Il devient de plus en plus difficile aux gens de manier
leur langue avec aisance et précision, de se rappeler les faits fondamentaux
de l'histoire de leur pays, de faire des déductions logiques, de comprendre
des textes écrits autres que rudimentaires, et même de concevoir leurs droits
constitutionnels . "
Hélas les vrais contestataires de cette société sont bannis des média .Je pense comme l'affirme aussi Michel Bounan dans l'impensable, l'indicible, l'innommable " Quelles que soient les difficultés présentes, la critique des médias est pourtant le préalable à toute véritable critique sociale. Comme aucun texte ne peut être largement diffusé sans l'agrément des médias, la censure de toute critique réelle est garantie par la seule autodéfense des médias. Le verrouillage est presque parfait. C'est donc en tant qu'instrument moderne de censure que l'appareil médiatique a une responsabilité particulière dans les désastres actuels, comme autrefois l'institution ecclésiastique dans ceux de la fin du Moyen Age. "
Janvier 2002