CHEMISES BRUNES ET PANTALONNADES
RADIO-REVEIL
" ...je
vois bien qu'il y a entre eux quelque différence, mais de choix je n'en
vois point".
La Boétie. Discours sur la servitude volontaire.
On me retirera difficilement de l'idée que si ça m'a pris d'écrire ces lignes, c'est surtout à cause du radio-réveil. D'abord je n'ai pas tenu grand compte des discours qui en sortaient, juste à la minute où la contrainte d'aller travailler me faisait mettre le pied par terre, mais j'écoutais tout de même.
De l'entendre à nouveau, leur délire, ça m'a rappelé de sales histoires du passé. Avec leurs slogans putréfiés, ça me faisait comme un sale rêve dont je voyais trop les conséquences. J'en écumais.
Ils s'en donnaient à coeur-joie, les frères ennemis démocratico-républicains et nationalo-franchouillards. On n'en finirait donc jamais. Sûrement qu'ils en piaffaient d'impatience de recommencer leurs simagrées. Tout à présent se mettait en place pour que les vrais problèmes soient masqués derrière leurs pantalonnades. Ces gens-là même qui n'avaient l'air de rien, à me réveiller tous les matins en discourant sur la dignité et les droits de l'homme, quelles horreurs n'avaient-ils pas commises, ou si ce n'est eux directement leurs inspirateurs passés ou présents. Il suffisait de les écouter vraiment pour savoir ce qu'ils cherchaient, ce qu'ils cachaient derrière leurs airs de défenseurs de nos libertés et de notre orgueil national pour les uns, de l'inverse pour les autres. C'est du pouvoir qu'ils voulaient, à garder ou à conquérir. Et surtout que rien ne vienne remettre en cause les fondements de l'actuelle société.
Pourtant personne n'osait trop les contrarier, de peur de passer pour un quasi-fasciste ou un tout à fait apatride. Il en aura finalement fallut des agressions du radio-réveil pour se décider à fourrer son nez dans ce qui sous-tendait l'actualité politique de ce début de printemps 1992. Tout a été fait pour brouiller les cartes. C'est la pagaille dans les esprits. Le malheur, c'est que dans cette mêlée, quelques individus un peu révoltés ou dégoûtés par la politique politicienne se retrouvent enrégimentés dans un camp ou dans un autre, attirés par l'uniforme des aspirants chemise-brune ou celui des boy-scouts de l'antifascisme.
FLASH-BACK
"Nous proclamons que nous sommes prêts à combattre avec vous et tout le peuple italien pour la réalisation du programme fasciste. (...) Donnons nous la main, fascistes et communistes, catholiques et socialistes, hommes de toutes les opinions. Donnons-nous la main, et marchons l'un à côté de l'autre pour arracher le droit à être des citoyens d'un peuple civilisé comme le nôtre."
Palmiro Togliatti, secrétaire général du parti communiste italien, août 1936
Fascisme et antifascisme ne sont pas simplement des épithètes propres à illustrer les discours électoraux. Entre les deux guerres, ils ont recouvert (souvent masqué) la réalité d'un monde en mutation. Ce monde qui sort à peine du XIX° siècle, c'est surtout une Europe partagée au profit des vainqueurs. C'est une Allemagne étranglée et traumatisée par le traité de Versailles, mais aussi par la répression contre les soulèvements de 1918-19, répression sanglante dirigée par le socialiste Noske et favorisée par les traités de paix entre l'Allemagne et la toute neuve Russie bolchevique.
L'écrasement du mouvement révolutionnaire en Allemagne, et d'autres mouvements en Europe, la mise au pas et l'emprisonnement des individus et groupes radicaux en Russie, allaient concourir à un vaste climat de démoralisation et à une perte de points de référence politiques. Ceci d'autant plus que cette mise au pas était assurée par des forces qui avaient - même si c'est à tort - incarné un espoir de changement: partis sociaux-démocrates et communistes. Cette situation sera mise à profit par les différents "fascismes" mais aussi par leurs compères "antifascistes". A la fausse communauté de la société bourgeoise, avec ses oppositions trop voyantes et ses séquelles de société préindustrielle, sera opposée non une communauté humaine, mais un Etat-communauté planifié, nationaliste et populiste. Hitler et sa compagnie surent ainsi à merveille se servir des tendances communautaires de la population allemande, qu'elle s'exprime dans une société de sportifs... ou de joueurs d'ocarina, en lançant parmi la jeunesse le mot d'ordre: "Coopère" et en l'organisant de façon paramilitaire. Aux particularismes nationaux prêts, une même stratégie se retrouva chez Mussolini et dans les fronts populaires.
Le fascisme est donc un phénomène déterminé par son époque, et bien loin d'être homogène comme en témoigne l'échec des entrevues Hitler-Mussolini de 1933-34. Mussolini alla même plus loin dans la méfiance en signant une alliance avec la France en janvier 1935 et en avril avec l'Angleterre. Ceci illustre le flou qui se cache derrière l'étiquette "fasciste", utilisée à tort et à travers par les antifascistes d'hier et d'aujourd'hui. Pour eux, celle-ci peut désigner outre de véritables tendances fascistes, leurs adversaires de droite ou d'extrême-droite toutes tendances confondues,... tout comme leurs adversaires d'extrême ou d'ultra-gauche (hitléro-trotskistes de l'ère stalinienne, gaucho-fascistes de 1968,...). Il y a quelques mois, une campagne insidieuse (sans doute inspirée par le Parti Socialiste et ses sbires) alimenta la rumeur d'une fascisation du bien peu extrémiste parti des verts.
Méfiez-vous esprits libres, un jour ou l'autre les gens de pouvoir utiliseront vos "tendances fascistes" pour nier l'expression de votre pensée.
Historiquement, l'antifasciste sous sa forme la plus typique a été le militant du P.C.F.,... relayé depuis 1 968 par celui de groupuscules souvent issus de ce même parti. Mais il peut à l'occasion être socialiste, gaulliste... ou n'importe quoi d'autre. C'est en fonction des besoins. Cela dit, l'antifascisme a à son actif un sacré bilan. Durant la guerre d'Espagne, il a assuré l'assassinat de nombreux anarchistes, la liquidation des collectivités, la militarisation,... Il a été utilisé pour recruter des soldats pour la boucherie de la II°Guerre Mondiale. Il a été la justification d'Hiroshima et de Nagasaki. Il a servi à glorifier les impérialismes russes et américains lorsqu'ils ont liquidé leurs rivaux allemands et japonais, et à justifier après leur victoire le traitement infâme infligé à la population allemande. A la même époque, en France, l'antifascisme s 'est illustré par l'épuration : tonte des femmes suspectées d'avoir un faible pour les grands blonds aux yeux bleus (ou d'avoir résisté aux avances d'un résistant-épurateur), procès truqués, exécutions sommaires,... Comme nos glorieux vainqueurs de la peste brune avaient raison de clamer partout : voyez quels salauds sont ces Boches! Quand on pense par exemple qu'au moment même où Thorez et ses amis chantaient leur victoire sur le fascisme, 45.000 algériens (provocateurs fascistes!) tombaient sous les coups de la répression, l'ignoble cynisme de cette satisfaction hypocrite donne vraiment la nausée.
Depuis 1968, avec le déclin du P.C.F., le discours antifasciste s'est réfugié dans les groupes gauchistes (...ou ce qu'il en reste), et dans le P.S. depuis qu'il se trouve en difficulté électorale. Pour l' extrême-gauche, il a été un moyen de galvaniser les troupes en jouant sur le registre militant/militaire. Dans les années 70, les jeunes militants du gauchisme d'une part, et d'Ordre Nouveau d'autre part, se sont fait organiser par leurs chefs de façon similaire, c'est à dire militaire. Il ne s'agissait même plus d'avoir raison ou tort, mais d'être physiquement prêts à l'affrontement, de le provoquer et de gagner sur ce terrain. La vérité s'incarnait alors dans celui "qui en avait", qui quelque soit son camp était décidé à remporter la victoire à tout prix. Depuis, nombre de généraux de ces baroudeurs à la petite semaine se sont reconvertis dans la députation et les fauteuils ministériels. Des tentatives du même ordre (qui on le voit n'a rien de nouveau!), se sont récemment déroulées lors des réunions électorales du Front National, tentatives parfois orchestrées et souvent manipulées par le pouvoir. Cette agitation du spectre du fascisme sous des motifs divers ("révélation" sur quelques vieillards jadis agents de la collaboration, canulars macabres comme celui de Carpentras, poussée électorale de l'extrême droite,...) n'est pas le fruit du hasard. Les dirigeants des Etats capitalistes démocratiques -et consciemment ou non ceux qui les soutiennent- utilisent ce spectre pour essayer de se refaire une virginité (malgré les guerres coloniales, les tortures, les assassinats,... qui parsèment leurs carrières politiques), et pour que ces Etats apparaissent chacun comme un "îlot d'humanité" qu'il faut sauvegarder de toute remise en cause. Ils ne loupent ainsi pas une occasion pour réaliser une unité nationale de façade comme à la "belle" époque de la résistance antifasciste.
EPILOGUE
"...l'ennemi
de la Communauté des hommes et des femmes libres, se déterminant
eux-mêmes et ne se laissant déterminer par nul hiérarque,
quel qu'il soit, cela n'est pas plus Hitler ou Mussolini que les bandits qui
nous gouvernent et qui nous pillent (nous ne parlerons pas de Staline, lequel
est hors concours!), c'est le capital libre: l'argent! Terrasser le capital,
en détruire la circulation sans pour cela revenir au troc: il faudra
tôt ou tard en venir là! "
Raoul Bremond. La Communauté, 1938
Ces dernières années auront vu l'ascension de leaders populistes: Walesa en Pologne, Eltsine en Russie, Le Pen en France,... Leur succès tient à la fois au discrédit des grands partis politiques (et c'est tant mieux!) et à l'absence d'alternative. Mais pour paraphraser la citation ci-dessus, notre ennemi ce n'est pas plus Le Pen que les bandits socialistes qui nous gouvernent. Ce qui devrait avant tout nous répugner chez un Le Pen et ses amis nationalofrontistes, ce n'est pas ce qui les distingue des autres partis mais tout ce qu'ils ont en commun avec eux. Telle ou telle pantalonnade de Le Pen peut heurter plus spécifiquement certaines personnes, comme telle autre de Fabius ou de Chirac en choquera d'autres. Mais l'important c'est qu'ils sont tous des serviteurs de la même société, du même système,... même si le discours qu'ils utilisent pour réunir du monde autour de leur boutique peut différer. On ne choisit pas entre Le Pen et Mitterand, tout comme entre la peste et le choléra ! Tout ce qui peut renforcer un parti politique contre un autre renforce finalement la dictature des partis sur nos vies. Nulle gesticulation antifasciste ne remettra en cause la pérennité de l'actuel social, bien au contraire. Tout au plus, dans une période donnée, quelques victimes pourront être remplacées par quelques autres.
Trop de gens sont aujourd'hui fourvoyés dans des impasses. Mais ce n'est pas en bâillonnant ces gens-là que l'on mène un combat contre leurs idéologies. L'emploi de méthodes barbares contre la barbarie mène à des issues tout autres que celles que l'on espérait. Pour s'opposer aux Le Pen et compagnie, c'est l'ensemble du système qu'il faut mettre en cause, partis démocrates et antifascistes compris. Dans cette opposition radicale, nous savons bien qu'il n'y a pas de recette. Je n'ai sur ce chapitre ni leçon à donner, ni à recevoir ! Mais, dans les menus actes quotidiens dans lesquels peut s'exprimer cette opposition, il faut tout au moins éviter de renforcer le système (ou certains de ses porte-paroles) en pensant le critiquer. Rien n'empêche de mener la réflexion un peu plus loin qu'une simple réaction épidermique contre ce qui semble symboliser le mal absolu. Sinon, à jouer au petit soldat démocrate, on risque fort de prendre des coups qui laisseront des marques. Et cela pour rien sinon pour le profit de manipulateurs qui eux savent très bien ce qu'ils font et restent à l'abris.
Fascisme et antifascisme, revers d'une même médaille, ont déjà suffisamment détruit d'êtres humains sans offrir aucune perspective. Tout ce qui va dans le sens d'une "Communauté des hommes et des femmes libres" ne peut que rejeter également ces deux tentations.
Hème, Le Point d'Interrogations mars 1992
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