Lettre d'un veritable dissident de Guyane

 

Ce texte constitue l'essentiel d'une lettre reçue de Guyane.
Quelques passages ont été omis, indiqués par (...), qui renfermaient plus des questions posées, à "Le Point d'Interrogations" qu'un développement des positions de notre correspondant.

(...) Comment avez-vous su mon existence, la mienne et celle des rebelles qui avec moi multiplient ces années-ci les maquis de la RESISTANCE dans les coins les plus isolés et sauvages de la planète, encore oubliés par l'affairisme mondial car pas rentables à leurs yeux glauques de cupidité. RESISTANCE non pas parce que chaque jour nous menons àpartir de nos bases arrières des attaques armées, des actions commandos. Non, cette stratégie évite l'héroïsme suicidaire et nous préférons l'action inscrite dans l'efficacité à long terme : profiter de notre isolement en des lieux naturellement riches d'une flore et d'une faune intacte, permettant l'auto-suffisance alimentaire confortable pour organiser des micro-sociétés où l'on expérimente déjà la vraie vie, une quotidienneté libérée du salariat et de la Marchandise, où l'on se réapproprie la totalité de nos moyens de production pour vivre hors de toute aliénation et viser une abondance sereine et paisible, une vie quotidienne sans hiérarchie, sans métiers, sans division des tâches, où nous maîtrisons toutes les fabrications tout en nous ménageant de nombreuses heures de loisirs chaque jour, dont les principaux bénéficiaires sont nos enfants. Nos loisirs nous permettent un haut degré d'instruction, nous suivons de très près l'actualité mondiale. Nous pensons que nous serons rejoint peu à peu par toute la jeunesse attirée par la dissidence: s'exclure volontairement de la société dite normale avant de s'y battre en vain pour s'y intégrer et constater qu'elle ne propose que l'exclusion...

(...) Je fais partie de ces rebelles absolus qui trouvèrent il y a 24 ans dans le situationnisme les arguments les plus décapants pour contester la société moderne en Mai 68. Je n'avais que 14-15 ans à l'époque mais jusqu'à aujourd'hui j'ai tenu parole face à mon serment d'adolescent: "Ne jamais rentrer dans le Système, me compromettre dans la société de consommation en acceptant d'y faire carrière, de me caser dans un métier quelconque et de participer à son fonctionnement en ayant un mode de vie lié à des achats fréquents d'objets issus du travail abrutissant d'humains sacrifiés en usine, et en amont de ces usines, dans des mines..."
Bien sûr, je ne réussis pas totalement à être complètement en dehors: je dois accepter des compromis, je consomme aussi peu que possible mais je consomme tout de même car d'une part on n'improvise pas du jour au lendemain une vie autarcique complète et d'autre part je ne souhaite pas passer toute mon énergie à fignoler une indépendance maniaque. C'est un objectif à long terme qui n'est valable qu'en groupes nombreux, lorsqu'une actualité politique imposera aux dissidents, aux renégats, de s'organiser de façon conviviale pour vivre vraiment la sécession, notamment pour survivre lorsque les sociétés industrielles s'écrouleront en entrainant l'hécatombe de tous ceux et celles qui à ce moment là vivraient encore (quels inconscients, drogués de télé !) en mileu urbain, sans la moindre possibilité d'autosuffisance alimentaire par exemple.

Je suis effrayé de voir que dés l'époque de Montaigne, La Boétie se posa les vraies questions sur l'Etat, et surtout dés 1830 Alexis de Tocqueville détectait déjà la naissance du "despotisme doux" (on dira en Mai 68 " dictature douce") dans les démocraties alors naissantes à la suite des idées iconoclastes semées par le "Siècle des Lumières". Tocqueville voyait déjà poindre ce qu'on appellera plus tard l'ethnocide: la destruction des liens conviviaux traditionnels pour atomiser les êtres humains, les réduire à des individus perdus dans "la foule solitaire" (livre de David Riesman -1952).
Cette baisse de la vie chaleureuse, riche des solidarités locales traditionnelles, dernières traces de la chaleur communautaire de la vie tribale cassée bien des siècles auparavant lors de la mise en place violente des états, donc de la société hiérarchisée, l'historien Philippe Ariès l'a suivie pas à pas entre le XVlème et le XlXème siècle: on y voit bien le monde atroce que nous connaissons aujourd'hui se mettre en place.
Une fois atomisés, les individus sont alors infantilisés, manipulés, livrés à "Papa-Etat" qui uniformise les modes de vie, les langues, et tend à généraliser cette uniformisation abêtissante à travers le monde, au mépris des multiples civilisations locales, pour faciliter la pénétration de la Marchandise. (Lire Serge Latouche : L'Occidentalisation du Monde - ed. La Découverte 1989 ; La planète des naufragés - ed. La Découverte 1991)
Cent ans après Tocqueville, dans le "Meilleur des Mondes" Aldous Huxley lui donne raison, mais en 1958, dans un nouveau livre sur le "Meilleur des Mondes" Huxley constate avec horreur que ce qu'il prévoyait pour dans "très longtemps" est déjà en train de se mettre en place. Vers 1930 aussi Wilhelm Reich dans sa "psychologie de masse du fascisme" prévoyait ce qu'allaient exploiter peu après les ministres de la propagande des états dictatoriaux (Goebbels etc...). En cette fin de XXème siècle, on peut dire que ça y est, les moyens techniques sont définitivement tels que la catastrophe est déjà arrivée: les êtres humains sont définitivement chloroformés par la télé dans les pays occidentaux, ou chloroformés par le désir lancinant de la posséder comme les autres, comme les gens des nations "développées", dans les pays colonisés qui doublent leur dépendance économique (chantage à la Dette), d'une volonté mimétique d'auto-colonisation: syndrome névrotique qu'avait bien décrit Frantz Fanon.

Je suis effrayé car le mal est d'autant plus grave qu'il remonte à longtemps: la crise écologique n'est pas qu'une crise-poussée de fièvre passagère et soudaine, phase paroxystique et spectaculaire d'une évolution en dents de scie, phase éphémère suivie d'un retour à la normale prétendent les gens qui nous trompent en utilisant le mot "crise". Il ne s'agit pas de réajuster la machine industrielle qui se serait emballée et égarée sur des voies écocidaires il y a seulement quelques dizaines d'années.
Ce n'est pas non plus la "révolution industrielle" du XVIII ème siècle anglais ou du XlXème siècle français qu'il faudrait revoir car les rapports de l'homme aux moyens techniques s'étaient déjà égarés sur la voie de la division des tâches, de la spécialisation en métiers pour enrichir encore plus vite la bourgeoisie bien avant l'invention de machines susceptibles de créer des nuisances, des pollutions... Les dégâts sociaux étaient déjà là avec des êtres humains sacrifiés à la production, même équipés d'outils encore peu menaçants pour les équilibres écologiques. Et ces dégâts sociaux remontent aux toutes premières créations étatiques, lorsqu'on est passé des sociétés sans états, sans hiérarchie, sans métiers spécialisés (tout le monde savait tout fabriquer), sans chef à pouvoir coercitif (lire "La société contre l'Etat de Pierre Clastres) à des sociétés à états, où le chef endette ses sujets, prélève taxes et impôts pour financer le premier métier spécialisé, celui "d'homme de main" avec l'aide desquels le chef va décider d'accroître son pouvoir en accumulant sa richesse donc en accroissant l'aire territoriale où prélever butins (solde immédiate des soldats) et tributs, puis les impôts lorsque le chef créera les structures étatiques permettant de pressurer régulièrement les peuples assujettis: les sujets, demain les citoyens.
Cette soif de pouvoir est insatiable, elle mène aux empires, jamais assez grands, toujours boulimiques: aujourd'hui la France va devenir l'Europe, constituer un empire pour mieux concurrencer d'autres empires dans la guerre actuelle, qu'on dit n'être qu'économique, mais avec en latence vigilante l'armée, la vraie, jamais loin derrière dés que des intérêts économiques "stratégiques" sont en cause: pétrole, uranium... (lire J.C. Rufin: L'empire et les nouveaux barbares - Lattés 91).
"Tant qu'il a vécu en chasseur nomade, l'homme est resté en harmonie avec un milieu qui satisfait tous ses besoins, ignorant la compétition et la guerre entre communautés. Tout a changé le jour où quelques groupes ont décidé d'abandonner le nomadisme et de se fixer et de stocker des ressources alimentaires. Ce jour là, le fétichisme de la marchandise a remplacé le goût d'une vie libre et simple, l'avoir s'est substitué à l'être. C'était il y a 15000 à 20000 ans, à l'ère mésolithique. Cette première révolution dans la vie humaine a entrainé la guerre, l'esclavagisme, l'inégalité entre les sexes et entre les hommes, la division du travail etc...". André Bourguignon, neurobiologiste, Université de Paris Créteil, dans sa communication "Crise actuelle de l'homme" pp 39-51, Actes du Colloque "La complexité, l'humain et ses environnements" distribué par le GRIT, 29 rue Marsoulan, 75012 Paris.
Depuis ces 24 années que je consacre à la réflexion à plein temps - [ je ne travaille pas, j'existe simplement, je maîtrise ma vie à travers mon jardinage, la chasse et la pêche (8 millions d'hectares de forêt vierge, inhabitée, faune intacte dans ce département français) et mes bricolages, les artisanats de l'auto-subsistance paisible et gratifiante] - sur la faillite de la (pseudo) civilisation occidentale, je vois bien que la cause de la cause remonte à très très longtemps, d'où l'ampleur des bouleversements nécessaires pour réorienter les sociétés humaines hélas occidentalisées vers une vie libérée de l'étatisme et de la Marchandise. Une telle vie libérée s'entend ré-équipée d'outils et de techniques conviviales, maîtrisables à l'échelle de petites sociétés, grâce à une science qui, en dehors du plaisir de la connaissance pour elle-même (recherche pure) met à notre service des astuces fabriquables de façon douce (soft-technology), dans le cadre communautaire, sans piller les ressources naturelles non renouvelables, sans modifier abusivement les écosystèmes sauvages, sans polluer. Fabriquables de façon douce signifie aussi sans usine, sans division des tâches, sans tâches pénibles où des humains seraient sacrifiés. Une synthèse reste à imaginer entre une vie sociale "cool" reprenant certains aspects positifs de la vie communautaire tribale et un équipement technique de pointe en remettant certaines inventions, certaines découvertes au service de cette vie égalitaire, non hiérarchisée, et non au service de l'accumulation capitaliste ou de n'importe quelle accumulation à but étatique. C'est là où les micro-sociétés expérimentales, avant garde de nouvelles civilisations qui succéderont à l'erreur et l'horreur occidentale dont on peut prévoir une fin catastrophique d'ici peu, ont un rôle énorme à jouer : sélectionner et tester en grandeur réelle les outillages astucieux, parfois très pointus dans la mesure où ils sont agréablement fabriquables, au sein de nos îlots de bonheur, bases de repli et de survie où se cultivent les germes de la vie future, en se cachant pour ne pas crever bêtement lors des spasmes d'agonie où s'entretueront la majorité des populations urbanisées, dans l'aftolement général de la faillite des économies nationales, les famines, les épidémies, les guerres civiles, les guerres de religion, les fanatismes moyennageux des peuples déboussolés, ethnocidés, ivres de vengeance aveugle et excités par de trop longues années d'attente frustrée devant une société de consommation rêvée et confisquée par une minorité de privilégiés qui se barricaderont alors derrière leurs armements électroniques comme ceux expérimentés lors de la "guerre du Golfe".
Dans un contexte où le rapport de force est tel que l'Ennemi est définitivement trop puissant, la tactique du repli stratégique reste la meilleure. C'est une ruse, une phase calculée du combat. Ce repli sert à maintenir dans la clandestinité des noyaux de survie qui ne perdent pas leur temps : là s élèvent à l'abri les enfants de l'avenir, là s'expérimentent les outils conviviaux et l'art de s' organiser en sociétés non hiérarchisées, où les rebelles doivent combattre en eux-mêmes les conditionnements de la vie névrogène qu'ils avaient subie dans les villes avant leur évasion définitive vers les maquis de la RESISTANCE, et réapprendre l'"esprit de finesse" pour sentir intuitivement l'art de vivre sauvage (libre) dans la nature intacte et les multiples savoir-faires et connaissances que savaient leur ancêtres il y a bien longtemps avant de subir l'ethnocide lors de l'installation des premiers états...
Le problème clé de l'équipement technique à réinventer en remettant la recherche scientifique au service de l'homme avait été très bien vu par Paul Goodman (Growing up absurd - 1960) l'inspirateur d'Ivan Illich.

Les occidentaux ont été si loin dans l 'asservissement des foules abruties et le dérèglement de la stabilité démographique de l'espèce humaine comme des équilibres écologiques de la biosphère (lire John Gribbin : La terre-serre - Robert Laffont, 1992) que les bouleversements correctifs nécessaires, la réorientation à opérer n'auront pas lieu à temps. C'est trop tard, et de toute façon, comme le biologiste Guy Bennet (article dans "La terre outragée" ed. Autrement 1992) je tremble à l'idée d'un gouvernement mondial de géocrates, installé à la suite soit d'un putsch, soit d'une prise de pouvoir étonnante des technocrates de l'ONU habités par l'esprit écolo-gestionnaire de la Conférence Mondiale de Rio, gouvernement écolo-fasciste imposant au nom de l'urgence de sauver Gaïa des mesures draconniennes à une foule pullulante de terriens tétanisés par la peur et surveillée d'une main de fer par des éco-policiers, casques verts de l'ONU. Ce serait là l'ultime astuce du lobby occidental pour encore tenir les rênes du pouvoir et gérer la catastrophe à son profit en régnant sur le "Sud" jugé infantile et irrationnel tandis que le Nord aurait les moyens militaires de "surveiller et punir " (Michel Foucault - 1975).

Rien ne se passera à l'amiable. Il est utopique de croire que les riches baisseront volontairement leur niveau de vie pour distribuer plus équitablement ne serait-ce que les ressources alimentaires et diminuer l'impact mortel de leurs activités industrielles sur l'environnement en s'engageant dans le "désarmement économique", le déséquipement industriel, la baisse de la productivité, la décroissance et la non-compétitivité... Ce que les écologistes radicaux des USA appellent "l'éco-collapse" est inéluctable: on peut s'attendre à quelques milliards de morts.
Reste aux plus conscientisés, à ceux qui, promis à l'exclusion sociale, "devancent l'appel" et se dépêchent de s'autoexclure, de choisir l'évasion pour rejoindre les maquis de la RESISTANCE dont j ai parlé plus haut... C'est à quoi je travaille dans le cadre de l'association (...) "Bonheur et Vie Sauvage" (Guyane française), chargée de créer dans tous les lieux isolés de la planète des bases d'implantation de micro-sociétés exemplaires, où l'on concrétise certaines idées qui sont peut-être au coeur de vos discussions (...)

Texte paru dans Le Point d'Interrogations 1993

Le grain de sable