Chers étudiants, la peur est mauvaise conseillère

Enseignant depuis près de trente-cinq ans, ayant eu des enfants étudiants encore récemment, je commence à bien vous connaître, ce qui m'autorise à vous interpeller en toute amitié, mais sans langue de bois

. Vous appartenez à une génération d'étudiants particulièrement sages en temps ordinaire, à tel point que vous êtes souvent prêts à tolérer l'intolérable, en particulier que l'uni-versité ne vous respecte pas. Vous ne protestez pas quand un enseignant se présente en retard à son cours sans s'excuser ou encore, quand un cours a été annulé sans même que vous en ayez été avertis. Vous ne réagissez pas au fait que parfois, l'université agit comme si elle était faite pour l'université plutôt que pour les étudiants, d'où la prolifération de formations plus ou moins bidon que vous consommez en toute confiance. Et voilà que lorsque, enfin, une loi volontariste visant à rajeunir l'université et à la tirer vers le haut se profile, vous suivez comme un seul homme, des meneurs, peut-être sincères, mais manipulés eux- mêmes et conditionnés par le flot d'inepties abondamment diffusées ça et là : privatisation de l'université, démantèlement du service public, désengagement de l'État, inégalités entre universités, etc.

Privatisation ? Une formation touchant des taxes d'apprentissage a-t-elle perdu son âme et est-elle privée pour autant ? Non seulement l'université se professionnalise, ce qui consti tue déjà un progrès que même les plus conservateurs ne re- mettent plus en cause, mais la loi Pécresse assigne à l'universite une nouvelle mission : l'insertion professionnelle des étudiants sortants. N'êtes-vous pas les premiers bénéficiaires de cette innovation ?

Refusez la pensée unique

Vous êtes également les premiers à reconnaître qu'une telle réforme nécessite des moyens supplémentaires, ce qui signifie un effort de l'État certes, mais aussi une participation des premières intéressées que sont les entreprises... A moins que, plutôt que de faire payer les entreprises, vous ne préfériez que l'on augmente le montant de vos droits d'inscription ?

Désengagement de l'État ? Dans un sens oui, puisque les universités sont appelées à sortir de leur coquille et à se libérer, plus ou moins timidement d'ailleurs, de la tutelle de l'État. Quand vous serez établis dans le monde du travail et financièrement autonomes, vous plaindrez-vous du désengagement de vos parents ?

Inégalités entre universités ? Et alors ? Qui est responsable de la qualité d'une formation, sinon son équipe de direction, ses personnels enseignants ou non enseignants et... ses étudiants. La qualité de nos cours est largement tributaire de votre degré de motivation, ce qui peut vous choquer, mais qui est parfaitement humain.

L'évaluation est devenue omniprésente dans tous les domaines et l'université n'échappe pas à la règle : on peut regretter les dérives qui peuvent parfois l'accompagner, mais on peut au moins espérer que ce sont les « bonnes » universités qui seront par les mieux dotées en moyens hu- mains et financiers. Contrairement à une idée reçue, je peux vous dire d'expérience que des études géographiquement éloignées ne coûtent pas tellement plus cher que des études suivies près de chez papa et maman, sauf s'il vous faut rentrer tous les week-ends chez vous pour laver votre linge sale.

Vous souhaitez tous que l'université ne se contente pas de vous préparer à un métier, mais continue à développer votre esprit critique et vous avez parfaitement raison. Alors, passez aux travaux pratiques : refusez la pensée unique et faites-vous une opinion au lieu de répéter les âneries qui circulent à droite et à gauche.

La peur est mauvaise conseillère. La tutelle est tellement plus confortable que l'autonomie ! Les apprentis « révolutionnaires » qui vous poussent, en réalité vous retiennent car ils veulent atout prix conserver frileusement le statu quo, alors que le monde évolue à une vitesse croissante sans attendre les lanternes rouges. Souhaitez-vous que l'université française déjà moyennement réputée, se fige et devienne la risée de l'étranger ? Souhaitez- vous que vos diplômes se dévaluent progressivement ?

Faites des AG, oui, mais non plus pour ressasser de vieux slo- gans préfabriqués, mais pour réfléchir et proposer des idées neuves. N'est-il pas plus gratifiant de préparer l'université de demain, plutôt que de pratiquer l'acharnement thérapeutique sur celle d'hier ?

Pierre MAFART
Professeur à l'Université de Bretagne occidentale.

(Article initialement paru dans Ouest-France le 20 Novembre 2007)