Plateforme : La polémique enterrée sous les décombres
copyright Rodriguo
Diès/Virgile Eve
L'événement
littéraire de cette rentrée a été le scandale Houellebecq. Mais au delà des
polémiques, Plateforme est surtout une belle histoire d'amour, une rencontre
très forte lors d'un voyage en Thaïlande avec Valérie marquée par une sexualité
épanouie. C'est aussi ce terrible constat : les occidentaux ont une vie sexuelle
misérable, alors que dans certains pays du tiers monde, l'amour et la sexualité
restent toujours intacts. D'un côté, l'argent et la misère sexuelle, de l'autre
la pauvreté et la richesse amoureuse. La solution : le tourisme sexuel.
C'est aussi la description du vide de nos existences, et principalement celle
d'un cadre moyen. "tout peut arriver dans la vie, et surtout rien " Ce
vide est accentué par le style effacé froid et cynique de l'auteur.
" Cet effacement progressif des relations humaines n'est pas sans poser certains problèmes au roman. La forme romanesque n'est pas conçue pour peindre l'indifférence, ni le néant ; il faudrait inventer une articulation plus plate, plus concise et plus morne." Houellebecq (Extension du domaine de la lutte)
Ce style apparemment inoffensif n'est donc pas inopportun. Il convient parfaitement à ce livre où Houellebecq a réussi à dépeindre parfaitement l'ennui et l'impossibilité de communiquer dont nous pouvons souffrir dans notre société. Ainsi l'amour frappe au hasard un personnage qui n'y était pas préparé, et disparaît lors d'un attentat perpétré par des terroristes islamistes . A ce moment, il éprouve de la haine envers ceux qui ont tué son amour qui vient sonner le glas de ces illusions. Très rarement la souffrance nous apporte la sagesse. Le narrateur ne peut être de marbre après ce terrible drame même si nous sommes à l'époque où l'effondrement des sentiments se fait de plus en plus sentir. Si la froideur de nos sociétés déshumanisantes a envahi le monde capitaliste, elle ne peut et ne doit pas s'insérer jusque dans notre vie privée . Il est légitime qu'il ait envie de se venger mais " la colère, porteuse de relents machistes, (reste) choquante dans une société qui porte haut les valeurs féminines " Michel Lacroix auteur du culte de l'émotion
"L'islam avait brisé ma vie, et l'islam était certainement une chose que je pouvais haïr; les jours suivants, je m'appliquais à éprouver de la haine pour les musulmans. J'y réussissais assez bien, et je recommençais à suivre les informations internationales. Chaque fois que j'apprenais qu'un terroriste palestinien, ou un enfant palestinien, ou une femme enceinte palestinienne, avait été abattu par balles dans la bande de Gaza, j'éprouvais un tressaillement d'enthousiasme à la pensée qu'il y avait un musulman de moins "
Les détracteurs de Houellebecq (principalement des essayistes et des éditorialistes) se sont emparés de ce passage pris hors contexte pour dénoncer le caractère raciste de ce livre et donc de l'auteur . Ceux qui lui ont fait un procès d'intention sont les mêmes qui nous démontrent actuellement après les effroyables attentats aux U.S.A. qu'ils ne faut surtout pas faire d'amalgames entre islamistes terroristes et arabes. Justement , Houellebecq a pris le soin de dissocier les islamistes intégristes avec les arabes en nous présentant un jordanien profondément anti-islamiste. L'actualité avec ces terribles attentats recoupe parfaitement ce livre. On a oublié que l'ennemi le plus déterminé de Ben Laden était un musulman profondément humaniste (au plus beau sens du terme) : le commandant Massoud.
"Acceptable, comme
tout écrivain de valeur, Houellebecq ne l'est pas. Son encre est trempée dans
le cyanure, sa littérature est dangereuse, parce qu'elle dit le pays dans lequel
nous vivons. "
" Houellebecq, aspects de la France" par Marc Weitzmann Le Monde du 06.09.01
Hé oui, Plateforme dérange car il présente un monde troublant mais qui est hélas celui dans lequel nous prospérons. Houellebecq ne fait que relever les symptômes de ce monde qui sont l'ennui et l'indolence. Les critiques littéraires de l'huma au Figaro l'ont bien compris ; ils ont été presque unanimes pour encenser ce livre.
Dans
le Nouvel Observateur daté 31 août 2000, Michel Houellebecq nous avait préparé
à cette insurrection en publiant un extrait de La privatisation du monde, texte-manifeste
où il énonçait ses cibles et expliquait ses méthodes de la manière suivante
:
" Il y a peu de points communs entre Jean-Marie Le Pen, l'Espace du Possible,
les Chiennes de Garde (organisation à laquelle appartient, je signale le fait
pour sa cocasserie, l'irrésistible Mgr Gaillot), la Licra, la famille Godard
et Danone ; mais je sais que je considère dorénavant tous ces gens, indistinctement
et au prix d'un amalgame rapide mais juste, comme des ennemis ; et que je me
ferai une joie, à l'avenir, de les insulter, de les diffamer, de les calomnier,
de porter publiquement atteinte à leur réputation, de leur infliger dans la
mesure de mes moyens des dommages matériels ou moraux irréversibles. Eux, et
leurs semblables ".
Et pour ceux qui n'avaient pas bien saisi la portée de cette renversante mise
en équivalence des figures médiatiquement imposées du Bien, du Mal et du Vide,
Houellebecq avais pris soin d'ajouter :
" L'issue de ce conflit est incertaine. Il est vraisemblable que les éditeurs
(comme, d'un autre point de vue, les producteurs de films) constitueront le
maillon faible de la chaîne ; on peut difficilement leur en vouloir, compte
tenu de l'existence en France de dispositions aussi évidemment scélérates que
les lois Evin et Gayssot, compte tenu aussi de l'état effarant de la jurisprudence
dans ce pays ". Il ne s'agissait donc pas d'une vaine provocation mais d'une
vraie déclaration de guerre.
Hélas,
Houellebecq nous démontre que notre époque est bien loin d'un
Voltaire fulminant contre toutes les espèces de censures et de persécutions
idéologiques.A notre époque terriblement consensuelle, où le règne de la pensée
unique domine dans toutes les sphères de la société, Houellebecq est avec Dantec,
l'un des rares à passer au crible ce nouveau moralisme, ce vieux discours tout
fait, précuit, prédigéré que l'on nous sert à longueur de journée. Je pense
que la littérature doit rester un des derniers espaces de liberté où on peut
parfois s'affranchir du politiquement correct, bien que Maurice G Dantec soit
très pessimiste ; ce que l'actualité littéraire nous confirme
avec Plateforme.
" Je suis sûr au moins de cela : au XXI ° siècle les esprits libres devront
se terrer dans ses souterrains " Dantec Laboratoire de catastrophe naturelle
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