Ignacio Ramonet, un rebelle à la Florent Pagny
Jean-Pierre Tailleur, auteur de «Bévues de presse» (2002) et de «Maljournalisme à la française», un essai auto-bibliographique (2004), réagit au manifeste pour l'Observatoire français des médias paru dans Le Monde diplomatique.
La
présentation de l'Observatoire français des médias (OFM) par Ignacio Ramonet,
publiée dans son journal Le Monde diplomatique en octobre 2003 sous le titre
«Le cinquième pouvoir», est éloquente. Elle illustre la réticence toute française
à critiquer factuellement la presse, tout en prétendant le contraire et en
donnant des leçons au monde entier.
A sa simple lecture et sans faire de procès d'intention, ce manifeste (facilement accessible via Google sur Internet) est d'une arrogance et d'un mercantilisme ahurissants. Ignacio Ramonet cite surtout des articles du mensuel ou bien son peu pertinent essai «La Tyrannie de la communication», en effet, pour appuyer sa démonstration. Il manque également de courage, ne donnant pas d’exemples de fautes de la presse française, si ce n'est rappeler l'Affaire Dreyfus sans nuancer. Le capitaine juif n’a-t-il pas aussi été sauvé grâce à Emile Zola et à L'Aurore?
Ce texte n'apporte rien de plus, sur le fond, qu'une dissertation d'étudiant à qui on demande de plancher sur le néolibéralisme dans les médias, avec des généralités sur la censure, sur la révolution numérique, etc. On peut partager le constat des dégâts causés par le gigantisme des groupes de communication et par la spéculation. On ne peut que souscrire à la comparaison entre malbouffe et mauvaise information, que le patron du Monde diplomatique n’est pas le premier à avoir effectuée, d'ailleurs. Mais il faut également s’interroger sur la pauvreté d’une argumentation simpliste, dogmatique, dépourvue de reproches précis envers les médias français (quid du F d’OFM?). Je m'étonne aussi que cet hispaniste ne dise aucun mot sur le manque de liberté d’informer à Cuba. Il est vrai qu'il n'est pas un critique farouche de Fidel Castro, pour employer un euphémisme.
Ignacio
Ramonet a tort d'imposer l'idée que le maljournalisme ne se jauge que par
le biais des excès du
capitalisme.
Des journaux «indépendants», du Canard enchaîné à La Dépêche du
Midi, et des rédactions du service public – France 2 avec les affaires
Alègre-Baudis et Juppé-Mazerolle ou la BBC contre Tony Blair - produisent
parfois aussi de la mal-information. Cela étant, l’apathie des journaux face
aux exagérations de cet acte de foi est encore plus inquiétante. Entre le
rejet aveugle et catégorique «de droite» et la bien-pensance qui gobe ce type
de discours, il n'y a pas de véritable mise en perspective des enjeux définis
dans ces appels politiquement corrects. La presse française est trop souvent
une caisse de résonance de ces prêts-à-penser faussement constructifs et incisifs,
en effet. Il faut lire l'article complaisant de Télérama, applaudissant
le «débourrage de crânes» que constituerait l'Observatoire annoncé, tout en
le qualifiant de flou (24 septembre 2003). Par le même biais, ces regards
convenus sur la presse occultent les points de vue qui fâchent, notamment
ceux qui abordent la question des fautes individuelles des journalistes français.
Cet OFM, «Observatoire international des médias», «Media Watch Global» ou je ne sais comment on l'a nommé, aurait gagné à être baptisé l'Observatoire contre l'idéologie néo-libérale dans la presse. Son objet aurait alors été plus clair, juste et modeste, sans pour autant rendre ses prétentions plus réalisables. Quels sont, en effet, les moyens de ce «contre-pouvoir qui vient de naître», pour reprendre une des affirmations martelées par Ignacio Ramonet? Vu l'absence d'éléments précis sur ce «cinquième pouvoir», à part la mention d’un universitaire-garant-de-sérieux ou bien celle d’un vague sommet pour le droit à être bien informés, on est dans l'effet d'annonce et pas dans l'information consistante.
A la lecture de ce papier, Ignacio Ramonet est au combat pour l’information ce que le chanteur Florent Pagny est à la lutte contre la pression fiscale. Il défend sa «liberté de penser» avec la myopie de celui qui pense d’abord à ses propres intérêts, en s’appuyant sur une presse qui reproduit des déclarations lyriques sans enquêter dessus. Il y a manipulation, particulièrement trompeuse et négative, lorsqu'on prétend combattre le maljournalisme en faisant du commerce de bons sentiments sur la base d’une fausse impartialité... CQFD (ce qu’il faudrait dénoncer) aussi.
La crédibilité de l’OFM dépendra de sa capacité à condamner en premier lieu les fautes de ses amis. L’édition février 2004 du Monde diplomatique offre un exemple de mauvais traitement de l’information sur lequel cet «observatoire» peut se pencher. Un long papier, écrit par un exilé cubain de Suède, fustige «l’obsession punitive chronique» des Etats-Unis et de l’Union européenne contre son pays. Tout excessif que soit le harcèlement anti-castriste, le mensuel désinforme en minimisant ou en occultant, carrément, certains faits qui peuvent l’expliquer: Fidel Castro est un dictateur, tout simplement, et a fait exécuter des opposants encore récemment, en avril 2003, pour avoir détourné un car-ferry. Beaucoup de Cubains qui ne sont pas des délinquants continuent de risquer leur vie pour échapper à son pouvoir. Comparer son régime avec les démocraties française ou suédoise, comme cela est insinué dans ce Monde diplomatique et ses éditions internationales, est purement scandaleux.
Si l’OFM ne s’insurge pas contre tant de partialité, ses contributions seront bien dans la ligne du manifeste d’Ignacio Ramonet, malheureusement. Encore une occasion ratée pour promouvoir la qualité dans l’information en France.
Le site de Jean-Pierre Tailleur : Bévues de presse
Interview de Jean-Pierre Tailleur sur Le grain de sable
Une version de ce texte a été publié dans «Maljournalisme à la française» (Editions Rafael de Surtis, 2004).