La ville visualisée

Kublai Kan, empereur des Tartares, apprend par le Marco Polo d'Italo Calvino que le voyageur qui entre dans la ville de Zoé fait l'expérience d'une forme particulière de désarroi dûe à l'incompréhension des signes:

"Le voyageur tourne et revient sur ses pas possédé par le doute : il ne parvient pas à distinguer les différents endroits de la ville, ses propres catégories mentales en viennent à se mélanger..." (I. Calvino, Les villes invisibles, p. 44).

On découvre ainsi l'inquiétude de la ville surabondante de signes apparemment tous semblables, mais en réalité à la lecture hiérarchisée, prélude à ces villes futures sans forme qui sont déjà, des variantes de la bibliothèque de Borges, à la fin de l'atlas possédé par le Grand Kan :

"Le Grand Khan possède un atlas où toutes les villes de l'empire et des royaumes limitrophes sont dessinées palais par palais et rue par rue, avec les murs, les fleuves, les ponts, les ports, les écueils... Le Grand Khan possède un atlas où sont recueillis les plans de toutes les villes...L'atlas a cette qualité : il révèle la forme des villes qui n'ont pas encore de forme ni de nom...Le catalogue des formes est infini : aussi longtemps que chaque forme n'aura pas trouvé sa ville, de nouvelles villes continueront de naître. Là où les formes épuisent leurs variations et se défont, commence la fin des villes. Sur les dernières planches de l'atlas, se diluent des réticules sans commencement ni fin, des villes qui ont la forme de Los Angeles, la forme de Kyoto-Osaka, qui n'ont pas de forme." (I. Calvino, Les villes invisibles, pp. 157-161)

Le destin moderne se dénoue justement,( Calvino a-t-il raison ?) le long d'un parcours qui ne consiste que dans une continuelle et progressive destruction des signes et des formes qui confèrent originalité, reconnaissance, sens et habitabilité à la ville et à ses parties. "Réticules sans commencement ni fin" se superposent brutalement au tissu historique de la ville, à l'existence des hommes dans la ville. Toute localisation du lieu est perdue, chaque genius loci est anéanti. Ils envahissent de toutes parts des territoires, dégradent, déconstruisent, destructurent, effacent et homologuent les lieux. Ils homologuent aux perspectives des rapports de production. Toute spécificité géomorphologique et culturelle est perdue et destinée à l'oubli. Dénuée de ses parties la " polis " ne peut plus être vécue, elle devient inerte et uniquement le lieu du Capital. Espace d'extraction de plus-value. Temps de l'humain dévoré et recombiné dans les logiques multidimensionnelles de l'économie néolibéral.
Les intuitions et les prémonitions qui ont accéléré l'esprit et le coeur des derniers mois corsaires de Pier Paolo Pasolini vers une intense critique créative de normalisation ne sont plus seulement des prophéties

"...Le centre s'est assimilé tout le pays, qui était historiquement très diversifié et très riche en cultures originales. Une grande oeuvre de normalisation parfaitement authentique et réelle est commencé et- comme je le disais- elle a imposé ses modèles : des modèles voulus par la nouvelle classe industrielle qui ne se contente plus d'un "homme qui consomme" mais qui prétend par surcroît que d'autres idéologies que celle de la consommation sont inadmissibles..."(Pier Paolo Pasolini, Ecrits Corsaires, p. 28).

Les modèles productifs de consommation en tant que vecteur de déracinement et d'anomie, l'uniformisation des goûts, de la manière de penser, l'outrage des immémoriales formes d'enracinement dans le temps et l'espace, le mal de la civilisation, identifié dans le "désenchantement du monde" dont parlait Max Weber, produit le nivellement auquel on ne peut opposer qu'une idée de multiplicité et de complexité.

Contre la dispersion, la désorientation et l'anomie de la modernité revient la nécessité des proximités concrètes et vivantes. La mémoire n'est pas le regret de vieux signes absolument pas innocents, mais le fruit d'allocations productives. Elle devient alors un instrument nécessaire et indispensable pour récupérer et défendre ces sentiments humains irréductibles dont l'intégralité nous a été doté par l'organisation de la production.La mémoire mais aussi la capacité de discerner et de déchiffrer en la visualisant au-delà des ressemblances des signes la complexe stratification que la ville est en train de revêtir.

"Le manque de mémoire collective et la vue toujours plus courte ne doivent pas cacher la complexité de la stratigraphie du moderne: il est indispensable de découvrir les différents niveaux de la réalité contemporaine pour arriver à une conscience de la métropole planétaire, pour en scruter le visage bouleversé, non pas à travers un exercice stérile d'auto-compassion, mais pour être, si possible, à la hauteur des taches que le temps requiert" (Luisa Bonesio, La terra invisibile, Marcos y Marcos, 1993, p. 18).

Nous n'avons besoin ni d'inventaires ni d'anciens exercices, de topographies muettes.
Il faut construire une compréhension articulée, riche, étendue de notre territoire. Il faut renouer le fil de l'évolution naturelle et historique à l'engagement civil dans la conscience que le territoire ne peut pas être scindé dans sa complexe unité.
Et si de nos jours le problème parait celui de débrouiller l'enchevêtrement des interactions dans le destin moderne il faudrait donner un coup d'ailes. Il faudrait faire quelque chose de plus en se dotant d'instruments et de nouvelles methodes.

"Personne ne sait mieux que toi, sage Kublai, qu'il ne faut jamais confondre la ville avec le discours qui la décrit. Et pourtant entre la ville et le discours, il y a un rapport".(I. Calvino,op. cit. , p. 75).

Aujourd'hui dans nos villes s'affirme le tracé énigmatique du labyrinthe des crevasses dans lequel des veines s'intercalent sans règles ou perspectives à d'autres veines venant de direction hétérogènes et riches en objectifs contrastants.
Des modèles cognitifs vraiment différents par rapport à l'inventaire ou à la description topographique. Des modèles qui expliquent les phénomènes au lieu de les représenter :

"C'est en vain, ô Kublai magnanime, que je m'efforcerai de te décrire la ville de Zaïre aux bastions élevés. Je pourrais te dire de combien de marches sont faites les rues en escalier, de quelle forme sont les arcs des portiques, de quelles feuilles de zinc les toits sont recouverts ; mais déjà je sais que ce serait ne rien te dire. Ce n'est pas de cela qu'est faite la ville, mais des relations entre les mesures de son espace et les événements de son passé: la distance au sol d'un réverbére, et les pieds ballants d'un usurpateur pendu ; le fil tendu du réverbère à la balustrade d'en face, et les festons qui ornent le parcours du cortège nuptial de la reine ; à quelle hauteur est placée cette balustrade, et le saut de l'homme adultère qui l'enjambe à l'aube..."(I. Calvino, op. cit., p. 15).

On voudrait se révéler.
Beaucoup de questions restent à poser sur la ville et elles sont radicales.
Ce sont les mêmes qui permettraient à Perceval, s'il les posait, une fois arrivé au palais du roi-Pêcheur de gagner la faveur du Graal, guérir le souverain et renverser le processus de décadence du royaume et de la nature.Ce sont les mêmes de l'empereur à Marco Polo. Des questions radicales mais salvatrices.

"Je sais bien que mon empire pourrit comme un cadavre dans un marais...Cela, pourquoi ne m'en parles-tu pas? Pourquoi mens-tu à l'empereur des tartares, étranger?
...Oui, l'empire est malade et, ce qui est pire, il essaie de s'habituer à ses plaies. Telle est la conclusion de mes explorations : examinant les traces de bonheur qu'ont peut encore apercevoir, j'en mesure la rareté...
(I. Calvino, op. cit., p. 73).

Il ne s'agit pas de saisir le genius loci car ici le défiavec la ville est tout autre chose.

"L'enfer des vivants n'est pas chose à venir ; s'il y en a un, c'est celui qui est déjà là, l'enfer que nous habitons tous les jours, que nous formons d'être ensemble. Il y a deux façons de ne pas en souffrir. La première réussit aisément à la plupart : accepter l'enfer, en devenir une part au point de ne plus le voir. Le seconde est risquée et elle demande une attention, un apprentissage, continuels : chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l'enfer, n'est pas l'enfer, et le faire durer, et lui faire de la place."(I. Calvino, op. cit., p. 189).

Egregora
Le grain de sable