L' ÉXÉCRABLE SOIF D'APPARENCE
Il
n'y a rien de plus laid que l'art et l'anti-art.
Francis Picabia
Le
menteur moderne, qu'il soit puissant ou misérable, applique toujours
le précepte de Machiavel : "Je tâche de faire en sorte que,
tout en disant la vérité, personne n'ait à se plaindre
de moi ". Il espère susciter le respect en extrémisant son
égalitarisme, comme Giscard d'Estaing mentait franchement en déclarant
" Il faut gérer l'Imprévisible ".
Snob, pour se maintenir au "top", il ânnonera " Il faut être léger";
panzer-partousard, il écrira " En tous cas, devant un tel situationnisme
généralisé..." (Michel Maffesoli, Le Monde, 28 janvier1995)
; crétin réformiste, il déclarera au sujet d'un autre crétin
plus réformiste que lui : " Le marchand vend de la rébellion,
le rebelle célèbre le marché, leur choc résume la
vie des idées" (Serge Halimi, au sujet de Daniel Cohn-Bendit) ; aigri,
il résumera tout cela par sa bulle de comptoir préférée
: "Personne n'est parfait"
Maintenant qu'une génération a été méthodiquement décervelée et qu'elle a abruti sa progéniture, l'hystérie vomit ses borborygmes américanoides, le positivisme bouffonne. L'homme qui n'est plus dans l'homme, lâché dans la nature, donne les résultats que tous les pouvoirs ont cherché depuis longtemps : bienheureux de son esclavage compétitif, il assume sa démocratique insatisfaction en dénaturant tout ce qu'il touche. "À l'hystérique qui voulait des miracles succède l'imbécile qui s'affaire avec rage et bout d'impatience en attendant le triomphe du désastre " (Adorno). Le situationnisme ne supprime pas la séparation , mais il lui donne un sens.
Et pourtant, pendant ce " temps pour rien", l'herbe folle continue de pousser dans les fissures du béton et des certitudes. L'arabe, ou plus rarement le jeune, laisse volontiers sa place dans un transport en commun pour qu'un couple puisse s'asseoir côte a côte ; quelques passants échangent un sourire furtif en partageant une courtoisie ; l'artisan qui volontairement, ne spectacularise pas son talent pour gagner tranquillement de quoi vivre ; le chauffeur de bus qui, malgré sa fatigue ouvre les portes en dehors de l'arrêt ; l'ouvrier qui sait qu'on le flatte (technicien de surface, mission â accomplir, etc.), pour mieux l'enchaîner à l'esclavage du crédit ; le téléspectateur qui, malgré tout, sait qu'on le pipote ; les amoureux qui ne sont pas pressés, qui ne s'affichent pas sur le pont des Arts. Bref, Si "le mécontent, c'est un pauvre qui rélléchit" (Talleyrand), malgré les ahurissantes gesticulations de la société du spectacle, c'est surtout un prolétaire qui subit les bombardements de ce meilleur des mondes. "Que voulez-vous que je pense puisqu'il y en a d'autres qui pensent pour moi ? " (un habitant de Belgrade, France 2, 24mars 1999).
Salut les artistes, et tant mieux si je me trompe!
Jean Virgule