L'ANTI-RÉVOLUTION PERMANENTE
La
poésie doit avoir pour but la vérité pratique.
Lautréamont
Que deux couillons ("Plus on est intelligent, plus on est couillonné ", Giordano Bruno, sur le bûcher, 1600), apparemment opposés, aient pu publier desi éclatantes vérités, l'un dans un pamphlet racoleur: " La pire résignation est celle qui se donne l'alibi de la révolte " (Raoul Vaneigem), l'autre dans une de ses mondanités journalistiques : "Nous devenons un peu plus chaque jour les serviteurs surmenés du vide" (Philippe Sollers) démontre l'ampleur de la schizophrénie qui règne sur les esprits, et à quel point le situationnisme est devenu la tactique principale des illusionnistes modernes (3).
Cette anti-révolution permanente étouffe, court-circuite toute vélléité de conscience, plus sûrement que la guillotine et le goupillon coupaient court à toute révolte. Du gauchisme style " Le Monde diplomatique ", au radicalisme convenable avec résidence secondaire, en passant par la niaiserie vindicative ou nostalgique, sans oublier les psychopathie, médiologie, et autres Baudrillardises, tous cherchent frénétiquement à rentabiliser leur vodka d'avance. A part un vieil amoureux du Paris d'avant la bombe (Louis Chevalier, " L'assassinat de Paris ", éditions Ivrea , 1997), un sinologue, (Simon Leys, " L'humeur, l'honneur, l'horreur", éditions Robert Laffont ,1991), un homéopathe ( Michel Bounan, "La vie innommable ", éditions Allia ,1993), un ou deux hors-la-loi (non pas toi, l'artiste !) et quelques bons à rien, l'essentiel de ce qui se publie actuellement ne l'est que pour réenchanter ce qui est soi-disant critiqué, ou pour pasteuriser ce qui est vicieusement encensé.
Les quelques tentatives notables de renouvellement du langage critique sont lamentables. Au mieux pathétiques, au pire populistes ("Un peu de bon sens ", Jean-Pierre Monet. Éditions Ivrea, 1995), ou franchement policées ("Je suis le peuple qui manque ", Cyber Trash Critic. Éditions Allia, 1998). Quant aux provocateurs à la Houellebecq, Darrieussecq et autres revendeurs de malheur excitant, ils nous rappellent qu'il n'y a plus de choix la fin effroyable, c'est cet effroi sans fin qui leur permet de rentabiliser leur morbidité. Une nouvelle revue tente de réactualiser le mysticisme anti-révolutionnaire des années 50/60 en situationnisant l'idéologie (sexe et tradition) de la revue " Planète". Nous en reparlerons si nécessaire.
Comme le dit à son corps défendant un sympathique mais parcellaire bulletin diffusé gratuitement : " Nous y voyons à l'oeuvre le trait dominant de toute propagande totalitaire: l'inversion du réel, qui dit ce qui doit advenir, qui expose en s'en défendant ses intentions pour déjà faire la preuve de sa compétence à éviter le pire qu'elle sait bien prévoir, puisqu'elle le prépare" (Notes et morceaux choisis, n° 1, février 1998. Bertrand Louart, 52, rue Damrémont, 75018 Paris). En effet, laisser supposer que " la société industrielle " est à l'origine de tous les maux est réducteur. L'écologisme ne dit rien d'autre. Même le roi du surgelé "Picard " est contre les O.G.M. (La lettre de Picard, n° 110, janvier 1999. Distribué dans les magasins). Il suffit de voir comment Théodore Kaczynski (Unabomber), s'est fait enspectaculer pour comprendre l'intensité inquisitoriale de "la société du spectacle ": culpabilisation du spectateur, instrumentalisation du contestataire et liquidation du révolté conséquent (Jacques Mesrine, Gérard Lebovici, James Carr, par exemple).
Ainsi,
" l'Intelligence Service " empoisonne l'atmosphère en diabolisant ou
déifiant - souvent les deux à la fois - les rares humains qui
ont eu l'outrecuidance de combattre l'idéologie.
En 1984, deux ans avant Tchernobyl (4) et ses mensonges
médiatiques (" Le nuage radioactif s'est arrêté aux frontières
", " Ce n'est pas plus grave qu'un séjour à la montagne", etc.),
nombre d'articles et de publicités (EDF, CEA,...) se sont raillés
du livre de Georges Orwell " 1984 " (Éditions Gallimard/Foho). Maintenant
qu'il est évident qu'il avait raison sur le fond , se développe
une campagne de presse, notamment en Angleterre (5),
qui essaie de le faire passer pour un indicateur de police.
Une plaquette a répondu tièdement à ces calomnies " Georges Orwell devant ses calomniateurs ", éditions Ivrea et de l'Encyclopédie des Nuisances (1997).
En 1994, un homme est mort. " Les journaux furent copieux et publièrent, à cette occasion, d'effroyables stupidités, d'antiques et inanes potins. Les fontaines de l'envie suppurèrent en de sales chroniques. Divers chacals accoururent au lion défunt. La presse fut, une fois de plus, l'odieuse cochonne et l'idiote incurable que nous savons bien et les rares panégyriques entrepris parurent si aphones ou si bêtes qu'ils compliquèrent la dégoûtation ", a écrit, à une époque où le mot homme voulait dire autre chose que cette chose désignée sous le nom d'homme moderne, de cybernaute, l'Achille Talon des catacombes (Léon BIoy, "Belluaires et porchers", éditions Sulliver, 1997).
Personne n'a répondu à cette diabolique idolâtrerie parce que ceux qui pouvaient le faire oscillent entre admiration et ressentiment, avec un penchant pour les ragots sur l'homme. "L 'un ne sait pas vraiment écrire ; l'autre est retenu par des intérêts ou des ambitions plus actuelles ; un troisième peut avoir peur ; et le dernier risque de s'embarrasser du souci de ménager sa propre réputation ", a répondu par avance Guy Debord (Panégyrique, éditions Gallimard, 1993).
Récemment, des baveurs auraient découvert que Jules Vallès (6), le courageux communard de 1871, ne serait qu'" un calculateur, cynique, flagorneur, xénophobe et très antisémite", " qui manque d'intemgence abstraite" (Éric Roussel, au sujet d'un livre de Daniel Zimmermann, Le Figaro littéraire, 12 mars 1999). Livre recommandé par le critique littéraire de " l'Humanité", France Inter/Le Masque et la plume, 21 mars 1999.
Ainsi, les animateurs du néant s'emploient à faire croire que l'authentique (esprit d'une ville, qualité d'un produit, communication humaine) existe toujours puisque c'est écrit dessus.
Un imbécile heureux déclarera "L'avenir ne pourra pas être aussi catastrophique que les alarmistes s'obstinent à nous le dire. La semaine dernière, en rangeant un rayon de ma bibliothèque, J'ai trouvé un vieux bouquin de M. Gravier; un auteur vraiment sérieux, bardé de toutes les cautions universitaires qu on peut imaginer. Son livre s'intitulait Paris existera-t-il en 1970 ? Je l'ai immédiatement mis à la poubelle ". (Pierre Dumayet, les Cahiers de médiologie n° 1, février 1996).
Un autre psalmodiera "la critique de la superficialité médiatique est elle-même superficielle " (Gilles Lipovetski ,Le Figaro littéraire, 21janvier1999).
Un
troisième, pour résumer ce climat délétère,
se réclamera de la sordide "parité " pour vendre sa camelote égalitariste
" ll faut penser aux riches"
(Fabien Ouaki, P.D.G. des magasins Tati, Le Monde, 14octobre 1998).
Ainsi le mondain (cet artiste raté) et le journaliste (ce flic réussi) colportent bruits et ragots pour gagner leur survie, de la même façon que Karl Marx calomniait les anarchistes pour assurer sa suprématie sur le mouvement révolutionnaire (7). Le premier traitera indifféremment de " pro-situ " ses coreligionnaires qui jacassent sur les tréteaux du théâtre social et les quelques qui, sans se faire remarquer outre-mesure, essaient tant bien que mal de critiquer l'ordre des apparences. Le second flattera le paroissien du spectacle, le caressera dans le sens du culte technico-hédoniste. Car "malgré tout l'esprit des Français, Paris est, et sera toujours, la ville où l'imposture fera fortune. Ce caractère de la nation qui donne si facilement dans les panneaux vient de l'empire que la mode a sur elle." (Giacomo Casanova).
Ainsi d'innombrables stratèges de comptoir beuglent chaque jour les subtils contre-ordres sussurés la veille par les médias qui, bien évidemment, sont toujours en faveur de l'imprévisible spectacle de l'ordre. Dans le labyrinthe des libertés décrétées, le spectateur a tellement de droits qu'il ne peut en exercer qu'un : se faire enspectaculer. "On vit comme quelquùn qui sans cesse "pourrait rater" quelque chose ". (Friedrich Nietzsche, le Gai savoir. Extrait d'un tract anonyme trouvé dans le métro parisien, septembre 1998).
Si
par hasard ou volonté il affirme réellement sa différence,
ses congénères se feront un plaisir de lui rappeler son seul devoir
qui contient tous ses droits : positiver avec ou contre le troupeau sourire
dans le champ des caméras, ou grimacer collatéralement, mais surtout
, oublier ses pensées impures que l'inquisition démocratique ne
saurait supporter. Car la caméra a cela en commun avec la justice, c'est
que tout ce qui est déclaré devant elle est favorable s'il y a
la manière, et défavorable si c'est sans manière.
Si malgré tout il insiste, il sera traité en paria. Au mieux comme
un original, un fou, ou plus généralement comme un mauvais coucheur,
un hérétique à lyncher en tant que "fasciste ". "Nous n'avons
pas besoin de le diaboliser; c'est un démon ", comme l'a déclaré,
en janvier 1997, le capo étatique Nicholas Burns, porte-parole du département
d'État/USA, au sujet du porte-flingue local Saddam Hussein, pour théâtraliser
leur faux différent et dissimuler leurs intérêts communs.
(3) Si nous n'avons aucune sympathie pour les suivistes qui critiquent aveuglément Vaneigem depuis qu'il a été banni de l'l.S., nous ne pouvons que constater la médiocrité de ses livres. Le dernier que nous avons lu "Nous qui désirons sans fin" recèle quelques bonnes idées sur l'arnaque écologiste, malheureusement noyées dans le bénitier hédoniste.
(4) Lire "Tchernobyl. Anatomie d'un nuage", éditions Ivrea, (1987).
(5) Ce royaume a des heures de vol d'avance dans le cynisme étatique. Par exemple, en 1957 a eu lieu un accident nucléaire majeur à Windscale (au bord de la mer d'Irlande). Depuis ce lieu a été rebaptisé Sellafield pour dissimuler radioactivité et contestation, et surtout les nombreux cancers.
(6) Auteur, entre autres, de " L'insurgé ", éditions Gallimard/Folio.
(7) Lire l'intelligente "Histoire de l'anarchie. Des origines à 1880", Claude Harmel. Éditions Ivrea (1984).