Les habits frais
Les habits frais de la spontanéité, du non-calcul, des impulsions et des folies fracassantes, tout le monde les revêt et les exhibe, pour masquer le calcul fondamental que représente le rôle obligatoire de la " folie artistique", et l'économie fondamentale que tout un chacun, pour être normal et se conformer, fait de sa personne.
Gérer ce petit moi comme le patrimoine le plus rentable ("L'homme est la marchandise la plus précieuse"), voilà ce qui ne laissera pas un instant de répit, et enferme chacun dans son unité de production, à l'abri dans son rôle intégral. Derrière l'armure des illusions, on conforte son cirque intérieur ; pour se convaincre et tromper les autres, la monnaie courante c'est de dire "je suis joueur", alors qu'on pratique l'économie en permanence. A l'extérieur, les rapports de force hystériques et la repoussante "communication" entre objets branchés en interface qui se prennent encore pour des hommes; et les seules conversations vraiment passionnées que l'on entende portent presque uniquement sur les rapports de ces "moi " dont la gestion optimum et la rentabilité maximum sont l'unique soin de presque tous. Négociations et transactions font la trame de cette langue froide parlée par tous. La guerre permanente du commerce anime les débats et commande les actes. Cette organisation du monde, réalisée dans une forme de terrorisme étouffé, ne peut s'expliquer par une approche religieuse, mystique, millénariste faire parler du destin, c'est seulement tenter de faire oublier l'horrible réalité du productivisme universellement répandu, y compris désormais au centre du mental de chacun. Cette horrible réalité qui sépare les humains et les jette dans une guerre soft et sans merci les uns contre les autres, tous masqués, et armés jusqu'aux dents de leurs mensonges, pour eux, pour les autres. Accepter cette guerre, on peut appeler cela le renoncement. On peut appeler cela la démocratie. La pacification opérée par la démocratie.
Dans ce monde là, l'éphémère est le mode dominant, revendiqué maintenant par tous comme une morale, comme une éthique, et trace les contours et la trajectoire d'un rôle social inconscient forcément productif, comme tout rôle, alors que l'éphémère prétend par dessus tout s'inscrire à l'inverse de toute rentabilité. De plus, parce qu'elle est fractionnée en séquences successives , et vécue sans la conscience du cours du temps , cette production génère bien plus fortement l'illusion de la liberté et de la créativité, obsessions universellement répandues. On est en démocratie.
Rien de plus répandu que les obsessions artistiques. Pour presque tous, l'art est une représentation du spirituel - la qualité -, et donc l'image inversée de la quantité- l'argent -. Et en plus, ça peut rapporter, qu'on ait la prétention d'avoir du goût (!)- voir la production artistique des temps présents -, que l'on collectionne, ou que l'on tente une carrière d'artiste . On remarquera que ceux qui réussissent sont ceux qui s'étaient convaincus a priori de leur rôle de façon plus ou moins cynique, avant même toute production effective, et souvent après des tentatives tous azimuts, qui passeront dans une future biographie pour de multiples et surprenants talents.
Ainsi presque tous ont des prétentions à se réaliser à plus ou moins long terme dans un art. Le sentiment de n'être rien est compensé par l'idée d'une réalisation artistique quelconque dans un futur improbable, paradis virtuel de la conscience défaite. Très douteuses aspirations à sauver leur âme.
Confortant les nouveaux rôles aujourd'hui sur le marché, l'éthique de l'éphémère permet de réactiver la soumission . Ainsi, la précarité dans laquelle nous serons tous jetés à plus ou moins long terme est déjà de fait acceptée par avance, et même revendiquée par toutes sortes de néo-. ... De cette façon, on assume aussi le sentiment de la fragilité et des menaces confuses mais mortelles qui pèsent constamment sur l'existence en revendiquant le choix de l'instant, inconstruit, fragile et fuyant comme l'image qui s'échappe et s'efface. Mais ce n'est pas un choix, c'est une obligation.
Ne pas s'y tromper, ceux qui ont pris le deuil, qui promènent une mine sombre dans un décor industriel à peine éclairé ne font qu'exhiber les oripeaux de la révolte . Les nouveaux artistes jouent leur rôle : celui de positiver avec le négatif. Les plus " hards ", les plus branchés s'enfoncent encore plus avant en s'impliquant dans la critique sociale comme activité artistique non rentable, mais en passe déjà d'être socialement reconnue. Et pour que votre C.V. virtuel soit complet (pas besoin de le présenter, vous le porterez sur votre gueule), il faudra avoir fait au minimum S.D.F. Quel mépris pour les vraies victimes de la barbarie présente ! Avec le monde ancien ont aussi sombré les clochards célestes ; et aussi les révoltés.
Dans l'économie de l'horreur, le rôle est porteur de valeur, et productif ; sa valeur échangeable se construit sur la prétention qui donne la consistance nécessaire au métal dont est fait la monnaie. Prétention fabriquée par toutes les variétés de pédagogues autorisés sur le marché, géniteurs, éducateurs, psychologues, accompagnateurs de vie, ("vas-y, réalise-toi, trouve ton créneau, tu es le plus beau"), confortée par les produits de synthèse des drogues officielles ou officieuses, selon le degré de pseudo-rébellion contre l'ordre des choses dont est porteur l'unité productive qu'est désormais l'individu. Et comme il a fallu un jour uniformiser les poids et mesures des temps anciens qui localement s'exprimaient avec la plus grande fantaisie, il faut maintenant attribuer au rôle une quantité de valeur justement mesurée, et exprimée de façon universelle. L'hystérie de 'égalitarisme exprimée au travers des quotas, du politiquement correct, et de la non-discrimination est simplement un moyen terroriste de l'imposer définitivement, pour qu'il soit impossible de se considérer comme conscience, mais obligatoire de se penser comme valeur. Et entre les néants additionnés, le lien c'est l'État. Le signe =, c'est le signe de l'État.
Sous le soleil artificiel de l'égalitarisme, les particularités humaines, la diversité, l'autonomie et l'individualité s'aplatissent. Jamais la personnalité artificiellement constituée de bouts de rôles sur des scénarios plus ou moins grossiers n'a été autant valorisée, donnant à tous, à presque tous ces airs d'objets indifférents qui se montrent et exposent leur ego, Si possible souffrant, car lorsqu'on est artiste on est "sensible", comme la pellicule de oelluloïd enregistre les images, et génère des émotions successives, chacune chassant dans le néant la précédente.
Et maintenant c'est la chair vivante qui constitue le support artistique. S'il y a déjà longtemps que les artistes d'" avant-garde " se servent de leur corps pour s'exposer, les plus ambitieux s'infligeant des blessures sans retour, c'est en s'affichant désormais comme les supports publicitaires de l'injonction constante "produis-toi toi-même!" et de son corollaire immédiat: "consomme-toi! ", (ou plus précisément "consomme tes émotions! ") qu'ils démontrent leur soumission et leur furieuse adhésion , sans retour non plus, à l'ordre des choses. Les meilleurs d'entre eux mettront sur le marché la représentation de oe qui leur sert de vie. Furieusement kitsch , cette attitude se répand partout dans le quotidien, et constitue les travaux appliqués de l'idéologie existentielle , auxquels tout un chacun , très vivement convié à participer, se livre avec complaisance. Ces travaux appliqués, c'est le seul travail vivant - comme le cancer est vivant - qui transforme le fond du réel en ce moment. Car le travail n'est plus impératif, et tout ce qui tourne autour de cette question (l'emploi, le chômage, les moyens d'existence, etc.) appartient au passé, le problème étant de régler leur compte , et c'est en train de se faire, à tous ceux qui fonctionnent sur l'ancien mode. Les lourds débats sur la question ont pour seul but de faire oublier que le travail n'existe plus, et comme pour tous les "problèmes de société ", la stratégie est d'attirer sur le terrain des dépouilles, alors que tout est réglé de fait depuis longtemps, et que l'on en est déjà à l'application. C'est la force de ceux qui commandent au temps de faire parler de ce qui n'existe plus une partie de l'opinion regrette le travail, le reste lui crache dessus parce que ce n'est pas vraiment artistique, et donc franchement ringard. Avec toutes les illusions de la rébellion contre la contrainte, sans se rendre compte que l'esclavage s'est infiniment sophistiqué, puisqu'il est plébiscité par les esclaves eux-mêmes, réclamant du rôle, et pas du boulot. Et bientôt ils devanceront l'appel en prenant l'initiative de rôles " hards ", pour jouir et faire jouir. Le plaisir et la mort. Le plaisir de la mort. Déjà les sauvages contrôlés du futur très proche ont leurs appellations, leurs costumes tribaux, leurs scarifications et les marques de leur tribu, à choisir dans la gamme commerciale furieusement colorée à la disposition de tous ces clientslvendeurs potentiels. Unlimited développement.
Ces consommateurs, pour habiller leur néant ,leur absence et leur conformité au modèle général, choisiront les particularités les plus excessives pour faire croire qu'ils sont encore quelqu'un : un tel maitRIsera un dialecte parlé par 26 personnes sur le continent africain, l'autre s'adonnera au tambour, ou au chant byzantin, un autre élèvera des animaux repoussants. Dans le même temps où l'on se conforme à tout, il convient de cultiver des particularités mises en exergue comme l'expression d'une personnalité hors du commun, puisqu'elle a des goûts excessifs et pratiqués, entretenus en vérité pour combler le vide et l'absence complète d'idées et de goût en tout.
Mais chacun peut être un héros, il suffit de trouver le bon créneau. Ou un anti-héros, en agrémentant son look physique et mental de quelques kitscheries soigneusement choisies au hasard. Partout il faut afficher que l'on n'est dupe de rien, pas même de soi-même (il suffit de voir ces morts arrogants que produit la psychanalyse ou l'arsenal des thérapies " psy"). À ce point, il n'est plus nécessaire d'afficher la consommation d'objets : au contraire , on affirmera son mépris de la marchandise, à ce moment où l'on sera soi-même devenu son propre objet.
Ainsi ces nouveaux enragés du productivisme se donnent des justifications idéalistes ils prétendent dominer la matière en produisant encore de la matière et sauver leur âme en produisant l'irréalité du rôle, qui tisse l'étoffe du cauchemar où nous vivons. Ils n'échappent pas non plus à la sourde culpabilité qui conduit àse justifier constamment par rapport au productivisme, en désignant comme actes gratuits" ce qu'ils veulent voir mettre à leur crédit.
Et de façon collective, dans la même logique, tout le monde reconnait officiellement l'arnaque générale que représente la démocratie, sans aucune conséquence la couche matelassée du second degré étouffe toute tentative de réflexion et d'action. Dans la guerre totale où nous sommes jetés, où chacun est l'ennemi de tous, pas d'autre choix que de subir en se donnant l'impression de choisir. Et Si nous sommes tous malades d'angoisse, c'est que nous sentons tous confusément que nous sommes de pauvres objets, ne partageant que l'infecte promiscuité du malheur. Dans le même temps où tous adoptent le comportement d'objets glissants pour éviter les autres, le for intérieur est devenu monstrueux, et l'ultime justification, d'autant plus que sa conscience repose sur des données physiologiques qui sont la seule matérialité à laquelle nous ayons encore accès, pour peu de temps. Ces consciences séparées partagent l'opinion désormais aboyée par tous les loups que la démocratie n'est pas la démocratie, mais qu'on peut toujours s'en arranger, puisque chacun est un artiste qui peut se réfugier dans la conscience de ses talents méconnus.
L'art est désormais une obligation pour tous. On est en démocratie. chacun se consommant s'offre dans le même temps à être consommé. Chacun est l'ardent défenseur de ses illusions et de son rôle. La défense du rôle consommé, c'est la moderne défense du consommateur. Il ne plaisante plus avec ses droits.
Le
rôle du consommateur rebelle se porte bien. C'est même celui qui
se porte le mieux, avec les boucles d'oreilles, boucles de nez , boucles de
bouche , de langue , de nombril, toutes les marques de l'esclavage qu'on porte
comme le drapeau de la révolte : Si on se fait percer, c'est la preuve
qu'on est vraiment déchiré ! Ainsi ces fanatiques de la démocratie
vivent avec l'illusion qu'ils sont tous rebelles, et tous uniques, alors qu'ils
sont seulement enragés de la moyenne et des opinions communes, de l'uniforme
et de l'uniformité. Dans leur absence, ils peuvent porter sans s'en apercevoir
sur le fond noir de leurs vêtements une griffe rouge imitant grossièrement
le ruban rouge du SIDA : qu'ils le veuillent ou non (et d'ailleurs, ils ne veulent
rien), ils sont "protégés ". C'est le pire des totalitarismes
soutenu par les mafias, qui fait ainsi porter oes vêtements et aussi ces
casquettes de prisonnier, comme un rappel incessant de l'esclavage et de la
soumission. Car jamais ils n'ont choisi, on a choisi pour eux, et c'est obligatoire.
Et en masse ils croient avoir choisi.
Se sentir différent, rebelle, voilà qui permet de se couler sans douleur dans le moule commun. On est en démocratie.
Et tout le paquetage et l'équipement des prisonniers autistes, presque aucun n'y échappe, aucun n'en réchappe : walkman, sac à dos, patins glissants, vélos fuyants, et vêtements de combat. Équipement productif d'émotions qui donne l'illusion de la liberté, tout comme le téléphone portable.
"Portable" est une dénomination contrôlée par l'État ; comprendre donc exactement l'inverse de la propagande officielle : c'est le portable qui possède son prétendu propriétaire.
Pas seulement grossièrement pour le rôle vite intégré de Son Importance, très puissante Si elle a un tel instrument entre les mains, très puissante Si la sonnerie la sollicite (mais ce sont les esclaves qui se font ainsi sonner). Le présent est désormais interdit , glissant, fuyant ,l'absence programmée: quand on est avec d'autres , on est en même temps dans un ailleurs inconsistant et dérisoire , du genre " je t'appelle demain, on se fixe rendez-vous, ou j'arrive ", bref des conversations pleines d'une notable quantité d'importance nulle. En attendant de voir interrompre ces passionnants échanges par quelques spots publicitaires judicieusement intégrés : ce sont eux qui sont la réalité, pas le bruit que vous êtes encore en mesure de produire.
Pas
seulement pour l'arnaque : aucun contrôle possible de l'heureux propriétaire,
du prétendu possesseur de l'instrument sur le déploiement mathématiquement
programmé des obligations liées à son abonnement et à
son usage.
Pas seulement parce que sans cesse vous devrez calculer le prix à payer
pour rester dans une zone acceptable de dépenses (excellent exercice
pour meubler l'esprit avec de dérisoires occupations : comptez sans cesse,
votre mental s'y pliera bientôt très naturellement, et ne saura
plus faire que cela).
Essentiellement parce que le portable va très vite devenir de fait obligatoire
: ce sera votre carte d'identité, que vous payerez mensuellement au tarif
décidé par l'État, modulable selon la saison, et dont vous
n'aurez jamais le droit de vous séparer. Big Brother aura mille occasions
de composer votre numéro d'identification, et chaque fois que nécessaire
vous rappelera à l'ordre des choses, auquel vous n'échapperez
pas, car joint partout et n'importe quand, vous serez toujours présent.
Ne vous y trompez pas, le portable est déjà non pas votre portable,
mais votre support, votre porteur. Rien dans ce monde n'est appelé par
son nom. Aucune réalité n'est désignée par son nom.
Sur le marché on trouve en promotion toutes les techniques ou les substituts (combiner le tout est loin d'être exclu) qui renforcent l'autisme, en donnant àchacun l'illusion d'une personnalité et d'un savoir-faire : la voiture, l'ordinateur, les jeux vidéo, etc. , et de façon plus directe et plus brutale, la drogue . Ces ego malades se connecteront à d'autres par le biais de techniques impératives, pour lesquelles on est amorcé comme pour les drogues dures.
Ainsi, l'équipement technologique est le moyen d'afficher sa différence et son indifférence. Chacun contemple son moi, et l'offre au regard indifférent des autres. Ne restent plus que des électrons libres, circulant comme des objets polis qui ne s'accrocheront jamais, sauf quand il sera nécessaire à ceux qui commandent au temps d'activer la solution électrolytique dans laquelle ils baignent, pour provoquer des coagulations momentanées: elles pourront prendre la forme de tous les nationalismes travestis en anti-racisme, ou en anti-fascisme par exemple (ce sont des exemples pris au hasard), qui permettent l'appel au lynchage et toutes les guerres démocratiquement justifiées, dont l'appellation certifiée sera " interventions humanitaires". Aucune réalité n'est plus désignée par son nom.
Les manipulateurs du temps jouent sur le velours sombre de l'absence de mémoire, et sur le trop-plein d'émotions générées par les images, qui permet toutes les exploitations rentables pour l'idéologie et le commeroe. Ainsi, une discussion sans vote à propos de l'entrée en guerre contre les serbes a été proposée à l'assemblée une fois que les armées étaient déjà en action. Maintenant, il n'est même plus nécessaire à ceux qui gouvernent de préserver les apparences de la démocratie. Inutile de prendre de gants, il suffit d'utiliser les sondages et les pétitions, qui font office de vidange démocratique, afin que les "opinions" retournent au tout-à-l'égout d'où elles sont sorties. Il suffit d'appeler une guerre " intervention humanitaire ", pour faire vibrer la clientèle, et pour qu'elle passe ensuite à la caisse régler le montant de ses émotions devant le désastre. De la même façon, au moment même où l' "Alliance " entreprend ses "frappes aériennes" contre les serbes, et " protège" les autres (car cette opération complexe est menée autant contre les serbes que contre ceux que l'on prétend soustraire à leur cruauté héréditaire), et quand les événements vont prendre un tour un peu trop inquiétant, on allège la menace en annonçant dans le même temps la guerre terrestre, et dans le même temps les négociations et la fin du conflit : le loup continue à mordre en montrant ses blanches pattes, pour opérer le réglage nécessaire à l'apaisement partiel des inquiétudes d'une opinion qui ne sait plus penser, qui ne doit plus penser, qui ne doit être que l'objet des images, qui doit seulement se laisser porter par les images.
Et si vous n'acceptez pas tout, si vous avez encore quelques soubresauts, c'est que vous avez un problème avec la démocratie . On vous laisse deviner la suite si l'on n'est pas pour ce qui porte le nom de démocratie, c'est que l'on est forcément un fasciste. Vous êtes déjà condamné à mort. Le principe de cette dite démocratie , c'est de mettre en place et d'appliquer cet arsenal inextricable des lois qui condamnent à priori : respirer, c'est déjà une infraction. Ne pas bien respirer, c'est aussi une infraction. Ce principe, applicable au privé comme au public, au particulier comme au général, au local comme à l'international, constitue le trucage primordial qui coupe court à toute tentative de compréhension et engendre toutes les illusions.
Puisque le temps est devenu impossible à saisir, puisqu'il a perdu toute consistance et toute densité, le mode dominant est pour tous de se porter au delà du présent pour échapper à la mort contenue dans oette suite d'instants vides, et de les cumuler avant même de les vivre. Pour survivre , il faut constamment devancer l'appel. Pour survivre, il sera bientôt obligatoire de s'emparer de toutes les apparences de l'autonomie et de la critique. Engagez-vous dans le spectacle, devenez un artiste de la révolution. Le situationnisme en kit pour tous.
L'art,
c'est du temps gelé, armé pour tuer le temps humain. Il est maintenant
devenu le temps réel.
Il absorbe et traduit les éléments d'un moment de la réalité
déjà passé il est forcément toujours en retard sur
la réalité présente, et joue en même temps le rôle
utile de tout faire accepter par avance. L'art embrouille la conscience du temps
et massacre le présent en occultant sa réalité. Et de la
même façon qu'au XIX ° siècle les élans spirituels
et émotionnels du romantisme (succédané quasi religieux
, à l'usage de ceux qui croyaient encore avoir une âme) ont été
le voile enluminé qui masquait la réalité du capitalisme
furieux tout juste parti à la conquête du monde, la fausse rébellion
à des degrés divers affichée maintenant par les artistes
et tous les autres aussi est le moyen de masquer la soumission générale,
et de la faire passer au travers de leurs poses négatives.
Contempler le malheur descendre sur les hommes, c'est vraiment l'expression
morbide du temps que nous vivons : vertige devenu naturel pour la pacotille
de l'au-delà, le goût pour la mort est le dernier sursaut de la
vie, l'exacte inversion de la mort vécue tous les jours. Marché
sans frontières.
L'art c'est la propagande pour la mort. C'est par son biais que s'affirme l'adhésion
complète à l'ordre des choses, puisque le corps est une chose,
et que le sujet sans conscience devient objet, et se célèbre comme
objet.
Ainsi dans le même temps l'art de cette époque joue le condottiere
précurseur de toutes les manipulations à venir du vivant, en acceptant,
en célébrant par avance la mort. L'art travaille pour NOVARTIS*.
Le terrain est prêt : l'abolition de la diversité , des singularités, de l'autonomie, conforte un présent sans goût, et prépare les lendemains mortels. Cette indifférenciation nie l'ancienne complexité humaine : l'extrême particularité de l'individu nous renvoyait à l'universel humain. Les deux sont abolis avec la fin de la diversité, et la conformité labellisée obligatoire.
Sous les masques de la bonne santé vitaminée et de la bonne humeur égalisée aux tranquillisants et à la convivialité forcée, la gestion quotidienne du malheur, le désastre personnel et collectif. Derrière les fêtes programmées,les participations obligatoires, les adhésions spontanées, les " enjeux collectifs " et l'opinion publique,la mort mène son train. C'est Carnaval tous les jours.
(Reculer dans le temps les bras ouverts pour quitter la rentabilité et l'économie, pour quitter le temps de la mort. Le ralentir pour qu'il respire, pour le rendre vivant. C'est comme marcher à l'envers dans une eau chargée de particules lourdes).
Marie Nemo
* Néo-appellation de l'industriel de la chimie et de la biologie Ciba-Geigy.