QUE SONT LES POÊTES DEVENUS
En
mon pays suis en terre lointaine
Nu comme un ver, vêtu en président
Rien ne m'est sûr que la chose incertaine
Je gagne tout et demeure perdant...
François Villon
L'esprit de mai 68 a été tué par les mêmes qui bouffonnent actuellement sur les médias, notamment par celui qui à l'époque se pavanait sans danger à côté des gardiens de la paix. " L 'analyse des "événements de 1968" fait l'objet d'une litérature de falsification où les principaux adversaires du mouvement de mai passent pour ses principaux représentants", constate l'excellent mais néanmoins surprenant bulletin " Notes de lecture" (n°7, mai 1998), diffusé gratuitement par un groupement de librairies belges et françaises ("Notes de lecture", Cluny-Sorbonne, 31, rue du Sommerard, 75005 Paris).
"En
effet, la sempiternelle référence à mai68 n'est pas innocente.
L'essentiel de cette splendide insurrection contre la marchandise et l'idéologie
est systématiquement occulté : l'incommensurable plaisir de casser
la fatalité du malheur. Les tenants de toutes sortes de pouvoirs - d'Artistes
à Zozos, en passant par journalistes - s'emploient à faire passer
cet exemple de joyeux désespoir à l'oeuvre pour une sorte de révolution
culturelle à la française.
Mai 68 est mort, la vermine grouille sur son cadavre. Comme d'habitude elle
rentabilise le malheur, et son livre des records". (Extrait d'un
tract signé "Comité vaste programme", avril 1996. Trouvé
au kiosque Belleville, 1, rue de Belleville, 75019 Paris).
Ainsi, chaque fois qu'un média évoque cette époque, il ne parle en fait que du spectacle contre-révolutionnaire (un pléonasme !) dont les héros médiatiques (1) furent les prémices à l'écoeurante réaction positiviste des années 70 : hystérie sectaire et niaiserie existentielle. Cette coagulation entre les faux amis de la liberté (extrême-droite stalino-maoïste et autres léninistes) et les amis des fausses libertés (extrême-gauche hippie pro-américaine et autres pseudo-bohêmes) fut caricaturalement illustrée par les publications "Libération " et "Actuel"
Il y a trente ans, ces cons bénis par le productivisme jacassaient pour noyer dans des détails existentiels la révolte contre l'économie et pour promouvoir l'aliénation moderne : la résignation exaltée. Dans les années 70, tous ceux qui trouvaient poétique l'imbécile graffiti "Sous les pavés, la plage" se bousculèrent aux composteurs du modernisme pour pérenniser leur carrière de maquereaux sociaux. Ils parlaient liberté, ils voulaient dire subventions.
Au
début des années 80 (Élections, piège à fils
de cons), ces apprentis sorciers ont ressuscité le cadavre du nazisme
et enterré théâtralement le stalinisme (2)
pour dissimuler les horreurs de la dictature productiviste pollution généralisée,
hallucinations technologiques, destruction de l'environnement, industrialisation
des émotions et du goût, falsification de l'histoire. Ils ont bétonné
la séparation et lui ont donné le nom de communication.
Maintenant, ces fanatiques de la démocratie, sentant que leur boniment
n'opère plus, car ils ont trop joui des temps morts et profité
des entraves, ramènent leur "écologie" pour "gérer l'image
d'une prise de conscience sans heurts du désastre à l' oeuvre
", comme l'a si bien dit le "Comité d'action de Serre de la Fare " dans
la brochure " Complément d'enquête sur un engagement différé
", janvier 1990, réédité en 1996 (Le Rabat-Joie, Neyrolles,
43440 Champagnac le Vieux).
Pour faire consommer leur stupéfiant ersatz de bonheur , ils font semblant de critiquer ce qui n'existe plus : travail, famille, patrie, et de défendre ce qu'ils ont contribué à détruire le bon sens, ce minimum de logique qui permet d'"affirmer ce désespoir inflexible qui n 'est que l'inflexible refus de désespérer", comme le dit le bulletin "La Rotonde", n° 10, avril 1999. (B.P. 49032, 44090 Nantes cedex 1). Leur unique mot d'ordre, décliné dans toutes les variétés possibles, on peut le lire entre les lignes, et l'entendre en sous-entendu sans arrêt depuis des années : "Vous êtes morts, profitez-en " (graffiti lu en 1997, rue Bourbon-du-Château àParis). Jouez, jouez à consommer, à critiquer, à compatir, à la nostalgie, à communiquer, à la révolte, à touche-pipi avec les voisins. Jouez à n'importe quoi, même au désespoir, mais surtout participez à cette sinistre comédie.
"On ne m'otera pas de l'idée que les meneurs d'hommes, ces sortes de furoncles, d'abcés à demi-conscients tirant à eux, comme des humeurs délétères, les foules fiévreuses, possèdent la science infuse du temps sclérosé. Ils jouent avec les secondes vides comme sur un damier. Une fraction de temps fixé, figé, de temps mort, enfoncé comme un coin dans les rouages les plus mervemeusement huilés du plus lucide des esprits . et voilà tout le mécanisme foutu par teffe, prêt à assimiler toutes les disciplines, prêt à entériner les plus monstrueuses aberrations, collectives surtout ". (Jacques Yonnet, Rue des Maléfices. Petite bibliothèque Payot, 1995).
Les plus vicieux se drapent de faux radicalisme (extrémisme, fatalisme, nostalgisme) pour décourager ou tromper les naïfs, car le menteur qui sert le mieux, c'est bien sûr celui qui tire vers le bas. Hier constatataires, aujourd'hui compatissants en pauvreté, demain désespérés compétitifs, mais toujours artistes en mal de reconnaissance, ces. faux jetons, vrais exploiteurs de la misère, de leur propre misère, brandissent les horreurs de l'économie (pauvreté, pollution, aliénation) pour masquer leur bénéfique participation au règne de l'économie de l'horreur, cet art d'accentuer la confusion pour profiter du désarroi. Leur survie dépend de leur talent à sophistiquer l'impuissante danse de saint Guy, la présenter comme une esthétique révolte d'utilité publique, et à moderniser la camisole chimique de l'esclavage économique, le transformer en une espèce de militantisme thérapeutique divertissant. Le soi-disant "Comité de chômeurs de Jussieu" (hiver 98) en fut un exemple pendant de longues semaines sauf les week-ends, jobardise, simulation et illusions se frotti -frottèrent sous l'amiante des faux-plafonds, espérant convaincre les quelques non travailleurs réels qui passaient par là. Lors des grèves de décembre 1995 un tract d une tenue qui aurait dû faire définitivement honte à plus d 'un pédant avait clairement dit l'essentiel "Le monde n'a plus besoin de notre travail ne travaillons qu'à nous en débarrasser ". (Tract signé "Le Conseil des solitaires lyriques" 10 décembre 1995. Trouvé à la librairie Actualités 36 rue Dauphine 75006 Paris)
L'esprit de mai 68 a été vaincu par ce qu'il n'a pas réussi à détruire : l'existentialisme, ce plan Marshall de la pensée. Et surtout parce qu'il n'a pas réussi à radicaliser le mal-être : extrémisme et fatalisme, ces deux versions de la soumission exaltée. Car le spectateur est sujet à deux faiblesses qui tiennent à son existence , qui la caractérisent. Partout il faut qu'il croie, partout il faut qu'il séduise.
Depuis, - malheur aux poètes - les revendeurs de stupéfaction imposent leurdémocratique bienveillance menaçante. "En Algérie, ça a commencé par des cassettes, ça a fini dans le sang" rappela gravement Marie-Christine Blandin, qui insista sur le fait que la réponse à la crise, à la drogue et à la délinquance ne devrait pas se traduire par une "délinquance de l'isoloir ". (Robert Belleret, Le Monde, 17juin 1997).
(1) "Déjà, il y a trente ans, j'aimais les journalistes, les journalistes m 'aimaient "(Daniel Cohn-Bendit, Le Monde, 15,16 novembre 1998).
(2) Quelques années plus tard, la catastrophe mondiale de Tchernobyl faisait véritablement imploser le stalinisme et exploser le nationalisme. " Tout ce qu'on disait naguère des splendeurs du sociafisme était faux, mais tout ce qu'on disait des misères du capitalisme se révèle vrai" (Boutade russe, 1997).