"Sachons être suspect. C'est
le signe, aujourd'hui, d'un esprit libre et indépendant, surtout en
milieu intellectuel"
Julien Freund
Depuis quelques semaines, un événement d'une importance capitale secoue la
presse française, un événement qui a réussi à reléguer au deuxième plan dans
le journal Le Monde un attentat en Israël, où il y a eu douze morts, un événement
si important que les magazines ont suivi comme des moutons et en ont fait
leur une.
Mais quel est cet événement ?
C'est la sortie du petit livre de Daniel Lindenberg "Le Rappel à l'ordre.
Enquête sur les nouveaux réactionnaires", que certains ont voulu présenter
comme un pamphlet et d'autres comme un essai. Ce n'est ni l'un, ni l'autre.
C'est simplement une mise à l'index d'écrivains et de philosophes aussi différents
que Pierre Manent, Pierre-André Taguieff, Michel Houellebecq, Marcel Gauchet...rassemblés
autour d'"une nouvelle synthèse idéologique de combat" qui pratiqueraient,
selon Lindenberg, une offensive dirigée contre "la culture de masse, contre
les droits de l'homme, contre 68, contre le féminisme, contre l'antiracisme,
contre l'islam" et remettraient en cause la " société ouverte ". Ce qui n'est
pas rien !
Lindenberg, grâce à l'appui du journal
Le Monde, a voulu mettre en garde tout esprit indépendant qui ose s'élever
contre ce nouveau discours ambiant : ce nouveau moralisme. Il est interdit
de s'aventurer dans d'autres contrées intellectuelles. Celui qui ose franchir
ces
frontières
s'exposent à des menaces, est montré du doigt. Et pourtant tout au long des
siècles la droite et la gauche ont évoluées, les clivages se sont recomposés.
A notre époque intellectuelle très pauvre, il faudrait plutôt encourager l'
esprit critique et non l'annihiler.
Lindenberg ne peut admettre qu'il se trompe. Il a décidé que certains sujets ne devaient pas être discutés. On doit les accepter les yeux fermés. Combien de doctrines que l'on croyait justes ont révélé leurs faiblesses ! Les dérives islamistes ne doivent pas être remises en question. En n'osant pas critiquer et en excusant le sexisme, l'intolérance et l'antisémitisme qui émanent du monde Musulman, ces nouveaux inquisiteurs font le jeu des véritables réactionnaires qui empêche l'islam de se moderniser. En France beaucoup de doctrines ne doivent point être contestées et il suffit d'un minimum d'esprit critique pour constater la futilité de celles-ci. Quiconque en doute est passible d'une condamnation en règle.
Lindenberg : un mauvais juge
Lindenberg se croit investi d'une mission sacrée. Il dénie à ses confrères
d'avoir une opinion différente de lui. Et il a le toupet de s'attribuer le
rôle de grand démocrate alors que ce sont les marques d'un esprit totalitaire.
Vous n'avez plus le droit de penser par vous-même. Vous devez penser ce que
les autres pensent, c'est à dire rien penser. La mauvaise foi s'étale d'un
bout à l'autre de ce livre. On ne règle pas un différend à coup d'insultes,
d'amalgames, de citations tronquées. Il suffit de parler de "peuple réel "
pour que Lindenberg y perçois le spectre de Maurras en référence
au "pays réel" de ce dernier. Qui peut croire comme Lindenberg
que ces écrivains, philosophes, représentent une sérieuse menace sur notre
démocratie ? En lisant les ouvrages des auteurs cités, on s'aperçoit que leurs
idées sont incompatibles entre elles et même contradictoires. Il ne
cherche même pas à comprendre, à réfléchir sur tel livre. Mais les a-t-il
vraiment lu ? On en doute. Invité sur France- Culture dans l'émission " Tout
arrive " le 5 novembre, Linderberg n'a pas osé répondre à
cette question. Lindenberg a vite fait de condamner et ose s'attribuer le
monopole de la vérité. Il devrait relire Camus :
" Le démocrate est modeste, car il est celui qui admet qu'un adversaire puisse avoir raison, qui le laisse donc s'exprimer, et qui accepte de réfléchir à ses arguments. "
Et horreur ! Ces intellectuels mis à l'index osent faire une critique de la démocratie. Lindenberg toujours aussi de mauvaise foi confond cette critique avec le rejet de la démocratie. Ce qui est totalement différent. Au contraire, dans une démocratie saine on ne doit pas renoncer aux vrais débats sur la société et notamment sur la démocratie. Car c'est justement à cause de ce sentiment d'exclusion de notre démocratie que certains se réfugient dans des votes identitaires et d'autres dans la violence. Les interdictions dans le domaine des idées vont bon train. Il y a toujours quelqu'un qui se charge de vous ramener à la raison, de vous rappeler à l'ordre
Que retenir de ce livre ?
Pas grand chose ! L'événement n'est même pas ce livre mais le spectacle autour
de celui-ci. On a maintenant plus de peine à croire que les journaux français
sont d'un niveau extrêmement moyen. Jamais dans une démocratie digne de ce
nom, l'actualité internationale et nationale n'a été occultée au profit d'un
livre. Cet épisode de notre démocratie française démontre que la presse française
est en très mauvaise voie. Son rôle devrait être d'informer et non de cacher
une partie de la réalité. Ce qu'elle ne semble plus capable. Ce qui manque
le plus à notre démocratie c'est bien une pluralité de journaux.