Autour de Pasolini
Autour  de Pasolini

 

"Au bord de la mer...sur le vieux littoral...Ostia...je commencerai à me décomposer tout doucement, dans la lumière poignante de cette mer, poète et citoyen oublié". (Poésie sous forme de rose, 1964). C'est précisément aux premières lumières de l'aube du 2 novembre 1975 que Maria Teresa Lollobrigida découvre à ostia, le corps ravagé de Pier Paolo Pasolini. Elle ne savait pas que le poète avait pressenti et vu avec clarté cette lumière.
Vingt-cinq ans après sa mort, Pasolini continue à susciter des polémiques.


Pasolini, est-il mort?

"La mort n'est pas dans la non-communication mais dans le fait de ne plus pouvoir être compris." (Empirismo eretico, 1972). Phrase éloquente et amère. A l'annonce de sa mort, beaucoup de journalistes italiens se sont interrogés sur sa vie, à commencer par son homosexualité. D'autres ont essayé de le récupérer à droite en jetant la gauche dans le trouble et le dégoût. Par exemple pour Veneziani la commémoration de sa mort a été l'occasion d' insister et se mesurer à quelque chose qui désormais est devenue pour lui une véritable névrose : la classification droite-gauche. Dans La Repubblica figurait un article de Veneziani visant à "soustraire Pasolini à la vulgate hagiographique qui fait encore fureur". "Dites-moi - écrit le polémiste de droite dans la conclusion de son article - s'il s'agit d'un poète de la gauche sublime et progressiste". "Pasolini fut - plutôt - un populiste anti-moderne, hérétique et religieux". Nous y trouvons ainsi toutes les citations possibles sur le fascisme tirées du corpus de l'écrivain. Les vers où le poète définit le fascisme comme un mal mineur car "il n'atteint pas le fond de l'âme" ou le Pasolini "réactionnaire" qui dit "grâce à Dieu on peut revenir en arrière ou mieux il faut revenir en arrière". "D'ailleurs le poète, ce n'est pas un mystère, l'avait dit "je suis devenu catholique, nationaliste, roman dans ma recherche". Pour confirmer son article il ne pouvait pas y manquer la citation de "Salut et voeux", une poésie adressée à un garçon fasciste pour qu'il soit "saint sans ignorance et soldat sans violence...défends, garde, prie". "Défendre les vignes, les figues dans le jardin potager, les fermes, la tête tondue de ses camarades, la familiarité avec le soleil et la pluie" et rêver car "la droite divine est en nous-mêmes, dans le sommeil".

De droite ou de gauche ?
De nos jours le problème n'est certainement plus celui-ci mais éventuellement celui de " la disparition des lucioles, de l'homologation et l'abandon des valeurs paysannes, d'un Orfeo tué et enterré ". On ne peut même pas consentir avec Asor Rosa la justesse des analyses de Pasolini à propos de la détérioration de la société italienne car "on ne peut rien fonder : il faut seulement en prendre acte, émus et terrifiés". Trop facile de reconnaître les mérites du passé pour en renier la chair, l'âme, la lumière aux printemps futurs. Il est temps plutôt d'autres images, "le grain de blé, tombé par terre, ne meurt pas, il reste seul, mais s'il meurt il donnera beaucoup de fruits" c'est un passage de l'évangile selon Saint Jean que le poète enchâsse en effet dans une de ses poésies où il fait allusion à sa mort.

Le thème essentiel de son oeuvre n'est pas uniquement centré sur la critique du monde moderne ce qui en ferait un antagoniste parmi tant d'autres de la civilisation. "Vous êtes les grands conservateurs de cet ordre abominable fondé sur l'idée de possession et sur l'idée de destruction". Ce n'est pas seulement des thèmes qui restent tout de même gramscien. Pasolini n'est pas un communiste, ni un marxiste non plus, même s'il se déclare comme tel. Mais il est difficile de l'enfermer dans un étroit cadre politique, bien au contraire. Il en avait fait exactement "un critère dialectique de connaissance - selon Enzo siciliano -... sa richesse intellectuelle, à présent si âprement disputée, va au-delà des significations particulières de foi ou de politique, elle peut tous nous nourrir énormément intellectuellement. Chacun le veut de son côté". Son analyse gramscien des sous-cultures l'avait amené à prendre en grippe les formes alambiquées et intellectualistes de 1968, et toutes les révoltes naissant du monde bourgeois.

Peut-on vraiment parler de clivages politiques à propos d'une expérience qui va bien au-delà ?
Pasolini en effet a vécu toute sa vie à l'extrême. Il a constamment pris des positions au-delà des règles et des constructions intellectuelles. Un "destin d'or fondé sur Eros et Thanatos" (Projet d'œuvres futures), un parcours emprunt de moments de lumière et de noir profond, mais toujours explosif et créatif selon ses principes, riche en actions mythiques ou morales hors du temps" (Empirismo eretico, 1972) qui ne se termine certainement pas à cause d'une mort violente. "Seulement grâce à la mort, notre vie nous permet de nous exprimer "autrement"... le langage de notre vie est indéchiffrable : un chaos de possibilités " (Empirismo eretico, 1972).
"Tant que je ne serai pas mort, écrivait Pasolini en 1967, personne ne pourra être certain de vraiment me connaître, de pouvoir donner un sens à mon action, laquelle, en tant que moment linguistique, reste difficilement déchiffrable. Mourir est donc absolument nécessaire, parce que, tant que nous sommes en vie, nous manquons de sens."In Pier-Paolo Pasolini - Qui êtes-vous ? par A-M Boyer, éd. La manufacture, 1987.

Un destin qui au contraire s'est accompli grâce à une contamination totale du langage, de l'action sociale et de la vie physique. Car "au moment où l'on combat, au moment où on est en tête-à-tête avec la transgression, mars est ambigu et à l'ombre de Thanatos, on peut approcher la révélation de la vérité ou de la totalité". Une vie parcourue donc par une irréductible tension "magique", rageuse, vitale. C'est un chemin pris dès sa jeunesse. Le poète avait déjà découvert entre 1942 et 1943 "une Présence" devant laquelle la douleur perd sa force, une " Présence " perçue mais à laquelle Pasolini ne répond pas. Le poète accède à cette " Présence " avec son cœur mais n'arrive pas à aller plus loin. "Une véritable maladie de mon esprit" - écrit Pasolini - se manifestera déjà aux premiers mois du 1945 "mais mon esprit en ressortit extraordinairement affiné". C'est le début d'une expérience antihégélienne qui trouvera une signification élargie du domaine cognitif grâce à une confrontation directe avec les peuples anciens. Mais ce qui saute aux yeux est la vie d'un poète qui dans le déraillement de soi-même a réussi à penser de façon ontologique.

Dans le dépaysement de son être, Pasolini a saisi la sacralité. Il l'a saisie dans le dépaysement de l'église isolée, dans les chaussures des paysans, dans la souffrance paysanne, dans les femmes qui égrènent leur chapelet. Une familiarité avec le monde paysan qui "devint bientôt - selon Nico Naldini - vision et nostalgie... l'aube chrétienne de notre peuple".
Il est difficile de définir cette sacralité. Une ouverture terrifiante et lumineuse. On ne peut certainement pas la confondre avec le transcendant. Il faut au contraire aller, dans l'effort de compréhension, au-delà du conditionnement immédiatement religieux.

Penser le sacré simplement comme divinité n'aide pas à en saisir sa portée cosmique. Penser plutôt le sacré comme l'intention de la voix avant qu'elle devienne parole, qu'elle se préfigure comme pensée. Quelque chose qu'on ne peut pas ramener à un langage. En éliminant la structure grammaticale, le moi du poète, pour ainsi dire, a accès à la voix avant qu'elle devienne parole, il a accès au Verbe. La déconstruction de son propre moi, du moi rationnel donne accès toujours et inévitablement au Verbe. Cette marche vers la sacralité ne peut pas être paradoxalement décrite et comprise par les instruments de cette droite traditionaliste qui semble être à première vue un point de repère même pour Pasolini. C'est pourtant dans ces domaines que Pasolini a rencontrés, contre son gré, il est vrai, mais il ne pouvait pas en être autrement, la droite " sublime ", " divine " et sacrée qui se pose comme phénoménologie de l'indicible et du sacré. Bien sûr une droite pré politique, une épiphanie primitive qui n'a rien à voir avec des manifestations politiques. Là, malgré soi, Pasolini ne peut pas non plus tenir compte de traditionnelles coordonnées spatiales mais des réalités dans lesquels rentrent aussi, mais pas seulement, les rapports simplifiés du monde archaïsant et la rupture du lien communautaire provoquée par le monde moderne. Et beaucoup d'autres idées encore, des idées que Pasolini trouve "absurde qu'elles deviennent l'apanage des fascistes"(Il volgare eloquio). Pasolini accède à ce qu'il appelle encore la " droite divine " et en même temps sa tendance à politiser prend fin.

Le passage le plus difficile est peut-être la tentative philologique d'aller au-delà d'une vision religieuse. Le divin reste insuffisamment l'attribut d'un dieu en présence d'un homme tandis que le sublime nous évoque des concepts liminaux et raréfiés. "Je suis une force du Passé. À la tradition seule va mon amour. Je viens des ruines, des églises, des retables, des bourgs abandonnés sur les Appennins ou les Préalpes, là où ont vécu mes frères. J'erre sur la Tuscolane comme un fou, sur l'Appienne comme un chien sans maître."

Mais en Pasolini, cette sensibilité reste une maladie, elle ne devient pas une porte de sortie. La pale d'autel, la fraîcheur, donne la sérénité mais pas la guérison, elle reste toujours sur le fond la plainte d'un corps qui est dans toute sa matérialité incurablement souffrant. C'est le Roi Pêcheur relégué dans la dissolution et le regret, à l'horizon duquel ne se voit aucun Perceval capable de poser des questions radicales mais salvatrices. "Le chaos"miraculeusement n' "aboutit pas à une clarté plastique".