LES THEORIES ANARCHISTES
L'anarchisme n'est pas actuellement ce qu'il a été naguère. Il évolue, il se transforme et il faut avoir quelques données sur ces transformations et sur cette évolution si l'on désire apprécier sérieusement les doctrines sociales que nous avons entrepris d'exposer. La déclaration qui précède surprendra peut-être quelques esprits superficiels. L'anarchisme évolue, ses théories se modifient ? Mais, une doctrine qui change n'est pas une doctrine sérieuse, cela démontre que les anarchistes ne savent pas ce qu'ils veulent ! Ils hésitent, ils errent, ils pataugent! Pour les esprits superficiels et peu bienveillants, hâtons-nous de déclarer que l'anarchisme n'évolue pas dans ses principes essentiels, lesquels ne sauraient changer, ni être dénaturés. Un anarchiste sera toujours un ennemi de l 'autorité, un réfractaire à toutes les contraintes. Il n'y aura jamais, il ne saurait y avoir, un anarchiste-étatiste, ou religieux, ou patriote, ou capitaliste, ou policier. Les mots doivent avoir un sens et il faut nous attacher à ce que cette signification soit claire et précise. Ce n'est que dans ses aspects que l'anarchisme peut varier. Ses tactiques se différencient, ses méthodes ne sont plus les mêmes, on envisage la lutte autrement. D'ailleurs, il faut admettre que la théorie anarchiste, ne détient pas le monopole de l'évolution. Rien n'est stable, rien n'est immuable. Dire que toutes les théories philosophiques et sociales sont en continuelle évolution, ce n'est rien affirmer de nouveau. Rien n'échappe à l'universel bouleversement, rien ne peut se soustraire aux modifications incessantes qui atteignent tout ce que nous connaissons, au hasard des circonstances qui se succèdent et des forces qui se heurtent. Choses et êtres, institutions et idées tout vit et tout meurt, tout change et tout se transforme. Les idées sociales ne font pas infraction à cette loi. A travers les siècles, les conceptions populaires, les doctrines professées par les diverses classes sociales , se sont tellement modifiées qu'il est parfois difficile d'établir une filiation entre celles que nous connaissons et celles qui existèrent il y a quelques siècles. C'est à peine s'il est possible de marquer entre les idées d'hier et celles d'aujourd'hui quelques points de comparaison. L'allure générale des systèmes est devenue méconnaissable et les méthodes elles-mêmes se sont renouvelées entièrement. De nos jours, où la circulation des idées se fait d'une façon de plus en plus rapide et de plus en plus intense, il nous est possible de contrôler la véracité de cette affirmation: les idées vivent et meurent avec ceux et comme ceux qui les conçurent. Je ne me propose pas de faire une dissertation sur la variation des créations intellectuelles de l'humanité, ni une étude approfondie des lois qui président à cette évolution. Le problème est trop haut et trop vaste. Ce que je veux surtout montrer, c'est l'évolution des idées anarchistes. Ce que je veux signaler et étudier, ce sont toutes les découvertes faites au hasard de la route, tous les enseignements recueillis, toutes les réflexions suscitées en nous à chaque stade de la vie de nos conceptions. Tout évolue, ai-je dit. Toutes les idées changent les idées anarchistes ne font pas exception. Elles découlent de la vie, elles sont engendrées par des organismes vivants - or, la vie est elle-même en perpétuelle transformation, ces organismes sont essentiellement transitoires, et les idées que formulent les humains, quelles qu'elles soient, ne peuvent qu'être éphémères et transitoires, ainsi que ceux qui les formulent.. Seuls des dogmatiques, sots ou astucieux, pourront s'en plaindre. Je dirai mieux. Les idées anarchistes, à mon avis, doivent évoluer plus rapidement que les autres conceptions. Elles contiennent en elles-mêmes un ferment merveilleux de vie (d'évolution par conséquent) et ce ferment se nomme l'esprit de liberté. L'esprit libertaire pousse l'anarchiste à une critique incessante de tout ce qui existe, à l'impitoyable démolition des dogmes qui ne veulent pas mourir. L'idée anarchique s'enrichit chaque jour des découvertes nouvelles dont le libre-examen le fait bénéficier. Erreur de ce jour, vérité de demain, proclament ses adeptes. Et ils continuent leur route, dédaigneux des règlements immuables et des credos imposés. L'idée anarchiste constitue d'ailleurs un ferment évolutif pour toute la masse sociale. Nul n'échappe à sa bienfaisante influence, son oeuvre de désagrégation et de rénovation se répercute dans tous les domaines -immenses - de la pensée collective. sans le vouloir, sans le chercher, par le seul fait que l'idée anarchiste est vivante et se propage, elle agit sur toutes les morales, sur tous les systèmes, elle précipite la ruine de ceux qui ne se soutiennent que par la force et le mensonge et s'assimile la valeur de ceux qui tendent vers la logique l'effort de leurs réalisations. L'idée vivante peut et doit évoluer dans de meilleures conditions que l 'idée morte. La première agit sur la seconde, mais en la modifiant n'oublions pas qu'elle se modifie elle-même. J'entends par idée morte celle qui ne cherche plus, celle qui édicte un principe souverain et promulgue, avec l'intolérance des fous et des gredins, des règles éternelles. L'idée basée sur l'autorité d'un homme ou d'une caste, la vérité soi-disant révélée à un imposteur habile, l'idée qui s'accompagne de la tyrannie, de la croyance et de la discipline, est une idée morte, une idée qui sème la mort parmi les inconscients qui l'acceptent ; une idée qui dénature, qui souille, qui détruit la vie; une idée qui pose des barrières, soulève des obstacles, creuse des fossés, châtre des énergies.. On piétine, on croit, on adore - on ne vit pas. On s'astreint à une comédie grotesque qui n'est que la caricature de la vie, de la puissante et irrespectueuse Vie...
Comment et pourquoi les idées évoluent-elles ? D'abord parce que le bagage intellectuel de l'humanité s'accroît chaque jour. Des connaissances nouvelles, des découvertes, des inventions, s'ajoutent aux richesses des générations antérieures. Chaque progrès de la raison humaine, chaque pas en avant effectué par la science, bouleversent plus ou moins nos conceptions, notre idéal, notre morale.
De plus, la vie est constituée par une longue série d'expériences sans cesse renouvelées. L'expérience d'aujourd'hui est riche de celle d'hier. Les résultats que donne l'observation, les enseignements qu'impose la vie sont de nature à modifier nos appréciations. Autant que la lumière d'une connaissance acquise, la leçon d'une expérience utile est venue aider et guider l'universelle évolution. Enfin, les conditions de vie engendrées par le milieu collectif, les institutions autoritaires, les lois économiques, pèsent plus ou moins lourdement sur le développement des idées, entravent ou favorisent l'essor de la pensée.
Le terrorisme gouvernemental, l'obscurantisme religieux, le fanatisme d'un côté, et de l'autre la famine, l'ignorance, la bestialité, ont soulevé de continuels obstacles sur la route de l'évolution. Tantôt arrêtée, tantôt détournée de son chemin, nous la retrouvons toujours : c'est la synthèse des valeurs humaines, que veulent étouffer prêtres, rois et tyrans, éternels ennemis de la Vie.
Les idées mortes, dont il n'est possible de rien attendre, doivent disparaître, aile dit. En effet, les découvertes de l'esprit fixent à notre effort un but nouveau, nos concepts se modifient et l'ancienne "vérité" doit être ensevelie. De même l'expérience, c'est-à-dire la confrontation de l'idée avec le réel, engendre un enseignement qui détruit les idées fausses et fait surgir une théorie nouvelle, laquelle disparaîtra à son tour quand une connaissance inédite ou une expérience plus probante viendront lui porter le coup décisif. Le progrès est fait de ces perpétuels changements.
ANDRÉ LORULOT
Extrait de L'Homme Libre N°161 (Oct1999)
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