VIVRE UNE UTOPIE

Voici ce que les réfugiés politiques espagnols ont essayé de vivre loin de leur pays d'origine, dans une communauté anarcho-syndicaliste, dans le Sud-Ouest de la France. Cette entreprise dura environ une vingtaines d'années, mais la coopérative qui était viable fut malheureusement détruite par la cupidité d'un homme qui résidait à Marseille.
La propriété d'Aymare se trouve à quelques kilomètres du Vigan, dans le Lot. Il y avait 120 hectares dont la moitié cultivable et l'autre de bois et de bosquets. Un château et des dépendances.
Pendant plusieurs années, c'était un point de rencontre de tous les Espagnols de France et d'ailleurs, ainsi que des délégations qui venaient de tous pays, pour voir comment l'autogestion fonctionnait. Beaucoup de copains passaient leurs vacances en travaillant bénévolement à l'entretien ou à la construction de bâtiments. Un sanatorium était en construction. Pour avoir des fonds, la C.N.T demanda également l'aide d'un organisme (qui avait son siège en Belgique), qui aidait les réfugiés espagnols. La présidente était la soeur de Georges Bidault (président du conseil à ce moment-là).

Ce récit est celui d'une enfant qui vécu l'aventure pendant quelques mois.

Le château d'Aymare fut construit vraisemblablement un peu avant ou après la Révolution Française. Par qui, et qui y logea, nous ne le savons pas. Il aurait fallu chercher dans les archives départementales.

A quoi bon ? Rien ne subsiste à l'heure actuelle de cette époque Si ce n'est l'édifice lui-même érigé sur un sommet de ce département vallonné laissant découvrir un horizon lointain, construit en moellons et pierres de taille avec sa tour conduisant aux étages par un escalier en dalles de pierre, il est entouré de dépendances entourant une petit cour.

Mais Aymare eut un autre destin, celui d'appartenir à des républicains espagnols en exil après la guerre civile espagnole. Par quel hasard cela se produisit ? Cela mérite que l'on s'y arrête.

En 1936 éclate la guerre civile espagnole, qui dura 3 ans, coûta 1 million de vies humaines et occasionna 500 000 réfugiés. Elle fut déclenchée par le soulèvement d'une majorité de l'armée espagnole avec à sa tête le général Franco, contre le gouvernement républicain.

A la grande surprise des académies militaires des pays démocratiques dominant l'armée gagnante, le peuple espagnol s'organisa et résista à l'armée, car ce peuple était préparé depuis longtemps à ce qui venait de se passer. Il s'était organisé et savait depuis des années ce qu'il risquait Si l'armée cherchait à prendre le pouvoir par la force.

Le mouvement anarcho-syndicaliste C.N.T très puissant (1 million de membres) militait activement dans l'éducation et la mobilisation des ouvriers. Ce soulèvement ne les surprit donc pas et au lendemain, dans toutes les principales villes du pays, la résistance active s'instaura.

Nous n' allons pas retracer ici ce que fut cette guerre fratricide que la république perdit, malheureusement, mais, il est important de savoir que si l'histoire devait retenir simplement deux faits, ce serait :
- que cette guerre fut gagnée grâce à l'aide d'Hitler et Mussolini et à cause de la non intervention des pays démocratiques,
- que le peuple put continuer à faire marcher et vivre le pays en temps de guerre par les expériences auto-gestionnaires dans les collectivités agricoles ou ouvrières, et tout ce qui composait la vie économique du pays, sans patron, avec le même salaire pour tous (ou sans salaire du tout et avec l'aide de coopératives d'approvisionnement).

Cet exemple de vie communautaire fut considérée comme extrêmement dangereux aussi bien dans les pays capitalistes, que ceux dits "communistes ".

Il fallait surtout tuer le germe de l'anarchie en Espagne!

En 1939 fuyant la répression féroce qui suivit la victoire des franquistes, 500000 hommes, femmes, enfants, traversèrent les frontières et arrivèrent dans des pays d'accueil comme tous les déracinés du monde, le désespoir et la peur dans le coeur.

En France, des camps étaient prêts pour en recevoir le plus grand nombre; d'autres, plus chanceux, possédaient des amis, de la famille pour les accueillir ; d'autres encore, partaient plus loin : le Mexique, la Norvège, la Suisse, le Venezuela... D'autres enfin, les hommes les plus jeunes, s'engageaient immédiatement dans l'arrnée française ou la résistance, et c'étaient, au dire de l'encadrement français, des hommes d'un courage fou.

Une Association s'était forméeavant et pendant la guerre : S.I.A ( Solidarité Internationale Anti-Fasciste ) et avec la C.N.T elles achetèrent le Château d'Aymare pour que, tout d'abord, les enfants puissent être à l'abri des bombardements; puis à partir de 1940, pour héberger des hommes malades ou mutilés.

C 'est en 1950, que le château encore rempli de ces hommes-là auxquels s'étaient ajoutés tous ceux rentrés des camps d'extermination nazis que je connus la COLONIE D'AYMARE. J'avais 10 ans la première fois où je m'y rendis. Bien évidemment, l'architecture du château n'est pas l'élément le plus marquant dans ma mémoire; mais j'ai gardé ce sentiment d'im-mensité des pièces et de l'escalier central (disproportion due à ma taille d'enfant...).

Mes parents avaient décidé, avec d'au-tres copains, de venir contribuer à l'édification d'un pavillon destiné aux ma-lades et mutilés, composé de diverses chambres, chacune avec lavabo et sanitai-res, ce qui représentait un luxe pour l'époque, preuve que les libertaires ont toujours participé au progrès social. Ce pavillon avait été rendu nécessaire, car trop de monde peuplait la colonie, et les chambres même du château s'avéraient insuffisantes.

Ces familles espagnoles, réfugiées en France, elles aussi pour la plupart, avaient quiffé pour quelques mois leur travail et leur domicile et avaient décidé, dans un élan de joyeuse fraternité, de "monter à Aymare".

Et le même esprit que celui qui régna en Espagne durant la guerre, s'établit en ces lieux chacun travaillait suivant ses apti-tudes et son rythme, il n'y avait aucun sa-laire distribué, les repas étaient préparés par un cuisinier, mais avec l'aide de vo-lontaires et pris en commun. Les décisions concernant la construction du pavillon, et tout ce qui concernait la bonne marche du château étaient prises entre tous.

Ce qui demeure très fidèlement gravée en moi est une certaine atmosphère chaleureuse, animée de discussions jusque tard dans la nuit, dans une grande salle à manger après les repas.

Là dans cette ambiance fraternelle, se refaisait mille et mille fois cette guerre en étudiant le pourquoi de la défaite, et ce qu'il aurait fallu pour que les républicains gagnent. Et je revois tous ces hommes et femmes écoutant gravement la radio, sur ondes courtes, qui leur donnait en direct des nouvelles d'Espagne. Lorsque ces informations étaient des annonces de copains pris et fusillés ( ou garrottés) les exclamations et les jurons fusaient, mais les yeux devenaient d'une tristesse et d'une colère infinie. Ils avaient souhaité émettre depuis Aymare. Après un accord rapide, le gou-vernement français était revenu sur sa pa-role, et l'émetteur avait dû être abattu.

Nous, les enfants, écoutions encore et encore tous ces récits pour nous fantastiques.

Certains de ces hommes : après être arrivés en France en1939 étaient immédiatement engagés dans l'armée française ou la résistance, voulant continuer le combat contre le fascisme et peut-être pensant que la guerre contre Hitler et Mussolini terminée, l'Europe les aiderait à mettre Franco dehors...
Parmi eux, beaucoup se retrouvèrent dans des camps d'extermination nazis, Dachau, Mathausen... et racontaient ce qu'ils y avaient vu et enduré.
Nous les écoutions horrifiés, fascinés.
Et puis...
...cette liberté qui nous était laissée, ces galopades à travers champs où toujours un homme travaillait et nous saluait d'un rire" a donde vais ninos ?"lui qui peut être en avait laissé un ou plusieurs dans son pays.

Et puis...
...notre ami le berger qui nous recevait devant sa bergerie avec toujours quelques noisettes et un bâton décoré au couteau.

Et puis...
...un catalan qui s'occupait des lapins et n'hésitait pas à courir après nous en nous menaçant d'un bâton qui nous semblait im-mense, quand nous ouvrions les clapiers pour laisser partir ces pauvres lapins... nous nous enfuirons en criant, heureux d'avoir peur.

Et puis....
...Marti, notre cuisinier et responsable aussi d'un potager magnifique qui, pour appe-ler tout son monde à l'heure des repas, se servait d'un triangle de fer qu'il faisait tinter et que l'on entendait de toute la propriété.

Et puis...
...El Carpintero, jeune homme brun qui était revenu des camps tuberculeux qui m' emmenait avec la carriole et le cheval Pompon jusqu'au Vigan pour ramener le pain pour la semaine.

Et puis...
... Madriles, un andalou, ancien danseur de flamenco qui ne résistait pas à un air gitan et sautait immédiatement sur une table pour un taconéado qui le laissait sans souffle, épuisé et heureux. Il s'était mis à la maçonnerie "artistique" et animait par des poteries représentant maison et personnages espagnols, le petit parc de l'entrée ainsi que la galerie du pavillon.

C 'était sans doute lui qui avait confectionné une girouette plantée au milieu du bassin dont les deux personnages métal-liques étaient un gendarme et un voleur qui, bien sûr, ne se rattrapaient jamais...

Et puis...
...les "permanents" Vicente, Miguela dévouement et de désintéressement. L'âme du lieu, couple magnifique de dévouement et de désintéressement.

J'ai vécu là cinq mois extraordinaires, marqués à jamais dans ma mémoire. A tel point, que depuis, lorsque le mot magique "Aymare" surgissait dans ma mémoire, ou était prononcé devant moi, aussitôt un flot de bonheur m 'envahissait et me réchauffait.
J'y suis revenue par la suite, deux ou trois fois à l'occasion de "concentrations", ainsi étaient nommées les rencontres d'Espagnols et sympathisants, arrivant de tous les coins de France, pour deux ou trois jours pendant lesquels nos aînés confrontaient leurs points de vue sur la situation de leur pays, écoutaient leurs représentants ( entre autre Fédérica Montseny, magnifique oratrice et écrivain qui commençait ses discours par" Companeros de mi alma, salud ") et terminaient les soirées par des chants et des concerts de musique folklorique espagnole.

Pour nous, les enfants et les adolescents, c'était ainsi l'occasion de jouer en toute liberté dans ces grands espaces, et d'écouter le soir venu, tout ce qui allait constituer notre mémoire vive, notre absolue référence.

Gloria.

Texte paru dans Muninn N°13

Le grain de sable